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Les droits de l’homme face à des défis planétaires

Discours prononcé par M. Zeid Ra'ad Al Hussein, Haut-Commissaire des Nations Unies aux droits de l'homme, au Centre pour la santé publique et les droits de l'homme Johns Hopkins

Le 12 avril 2017

Mesdames et Messieurs,

Quel moment pour revenir aujourd'hui dans ma première, et si formatrice, université! J'essaie de me projeter 30 ans en arrière, lorsque j'étais à Baltimore et que j'envisageais mais ne savais pas ce que j'allais pouvoir faire de ma petite vie. J'étais bien loin d'imaginer que je reviendrais en tant que responsable des droits de l'homme aux Nations Unies. Que je reviendrais au moment d'un tel tumulte, d'un tel échec et d'une telle urgence à défendre les droits de l'homme! Mes rêveries les plus sentimentales n'auraient su me prédire un tel avenir. On ne peut jamais être certain de rien, finalement.

En m'exprimant ici, dans l'une des rares universités dans le monde à accorder de l'importance à ce domaine, grâce à Hopkins qui a créé en 2004 un centre pour la santé et les droits de l'homme au sein de cette école de santé publique Bloomberg, je me demande si je ne suis pas l'auxiliaire involontaire d'une conspiration Hopkins visant à dominer les droits de l'homme! Le Jason Bourne des droits de l'homme, sans l'allure! C'est un plan astucieux, que je soutiens plus que jamais, à supposer que j'aie le choix!

Cependant, les obstacles actuels aux droits de l'homme ne relèvent pas de la fiction cinématographique, même s'ils donnent le vertige par leur ampleur et leur complexité. Et ce ne sont pas les efforts de quelques héros singuliers bourrés de testostérone qui nous permettront de triompher de ces atteintes portées aux droits de l'homme. Au contraire, nos futurs sont mondialement imbriqués, mutuellement dépendants. C'est à nous tous de nouer le dialogue pour inclure chacun de nous, pour travailler ensemble et nous garantir une dignité mutuelle, et non la destruction. Et c'est une action pour les vrais courageux.

Des conflits déchirent des nations et des communautés, détruisant des destins individuels, en particulier dans ma région d'origine, le Moyen-Orient. Là-bas et ailleurs des dirigeants violent, ou compromettent, les valeurs mondiales, le droit et les accords internationaux primordiaux durement acquis et qui existent de longue date. Le droit!

Gênant le pouvoir des rapaces, but pour lequel il a été conçu, le droit international entérine les valeurs mondiales, des engagements fondateurs visant à garantir l'égalité de tous les êtres humains, respecter l'universalité des droits de l'homme, utiliser les processus multilatéraux et collaborer ensemble afin de trouver des solutions aux problèmes mondiaux. Le droit international des droits de l'homme, le droit des réfugiés, le droit humanitaire, le droit pénal: telles sont les promesses de base des pays du monde entier dont dépend, même en temps de guerre, le strict minimum d'humanité.

Mais aujourd'hui, les États qui ont rédigé et approuvé ces lois remettent de plus en plus en cause leurs fondements ou s'emploient de plus en plus à compromettre, voire à renverser, ces normes essentielles en matière de droits de l'homme. Je parle de ces problèmes ni pour décourager ni pour provoquer. Je ne cherche pas non plus à susciter votre désespoir ou votre colère. Néanmoins, ce que je veux réellement c'est vous révéler quelques-uns des symptômes de ce que je considère aujourd'hui comme un malaise mondial, en évoquant les impacts et les conséquences du pouvoir sous sa forme la plus pernicieuse, la plus cruelle.

L'intensification des combats en Syrie, depuis plus de six ans, a poussé les belligérants à s'abaisser à des niveaux de dépravation aussi bas que l'attaque de civils et d'infrastructures civiles, lesquels sont protégés par la loi. L'an passé, 336 attaques ont été signalées, uniquement contre des centres médicaux. Ces attaques sont si vicieuses et vraisemblablement menées de manière délibérée par les parties au conflit que certains disent qu'une clinique est aujourd'hui l'endroit le plus dangereux en Syrie.

Des professionnels de santé et des ambulanciers ont disparu, ont été enlevés, torturés, tués. Un rapport de l'association Safeguarding Health in Conflict, à laquelle Johns Hopkins contribue, a indiqué que 27% des professionnels de santé tués en Syrie en 2015 avaient été tués par balle, exécutés, ou torturés à mort. Les travailleurs humanitaires ne peuvent pas apporter les fournitures médicales essentielles, même la nourriture, aux centaines de milliers de personnes confinées dans les zones assiégées, et ce en violation directe du droit international. L'attaque aérienne qui a frappé des civils la semaine dernière à proximité d'Idlib, qui les a exposés à des produits chimiques interdits, a également eu d'horribles conséquences, mais encore une fois, pour les premiers intervenants et le personnel médical.

La majorité de ces attaques, mais pas toutes, semblent avoir été commises par le gouvernement syrien et ses alliés, comme c'est le cas pour les pertes civiles dans leur ensemble.

Le mois dernier, un rapport publié dans The Lancet a qualifié ce type d'attaques de «militarisation» de la santé, un piège délibéré qui se referme sur les personnes nécessitant des soins médicaux et qui répand toujours plus la terreur, l'indignité et l'agonie. Il est suffisamment atroce que des extrémistes violents agissent ainsi, mais tout simplement désolant que des gouvernements violent les principes de distinction, de précaution et de proportionnalité.

Cependant, les infrastructures civiles et ceux qui s'efforcent de les protéger, y compris les installations médicales et le personnel de santé, ont récemment été la cible d'attaques armées dans de nombreux conflits. Le mois dernier, l'assaut prolongé d'un hôpital à Kaboul, en Afghanistan, a encore été un exemple d'horreur. En droit international, les installations médicales, le personnel de santé et les ambulances bénéficient d'un statut de protection. Cette obligation a également été ignorée dans le cadre des conflits au Yémen, au Soudan du Sud, en Ukraine et en République centrafricaine.

Même en pleine guerre, les règles s'imposent. En ignorant ces règles, les gouvernements qui luttent contre Daesh et les autres groupes extrémistes violents sur leurs territoires peuvent finalement devenir presque impossibles à distinguer de leurs cibles. Ils ne peuvent sans doute pas rivaliser avec les actes de barbarie individuels, Daesh est tellement brutal, mais au fil du temps les différences s'atténueront dans la mémoire des populations concernées.

Les nombreux rapports sur la torture, notamment les actes de violence sexuelle perpétrés par le personnel médical dans les hôpitaux militaires de Syrie sont-ils si différents de ce que nous entendons au sujet des centres de détention sous le contrôle de Daesh?

Avant toute chose, que fait-on de l'étendue de ces cruautés? Pouvons-nous bien les comprendre?

La répulsion générale à l'égard des crimes commis par les Nazis est parfaitement décrite dans le jugement rendu par le tribunal de Nuremberg lors de la session de clôture du procès des Einsatzgruppen en 1947, lequel a exprimé en ces termes ce qui est à peine compréhensible: «nous avons ici une participation à un crime d'une telle brutalité sans précédent et d'une telle sauvagerie inconcevable que l'esprit lutte contre l'image qu'il renvoie et que l'imagination vacille dans la contemplation d'une dégradation humaine qui échappe au pouvoir du langage, incapable de la dépeindre précisément.»1
L'esprit lutte contre l'image qu'il renvoie. Lorsque nous sommes confrontés aux profondeurs de la méchanceté humaine qui, si elles sont spécifiques dans le cas des Einsatzgruppen trouvent toutefois un écho effrayant dans les conflits où qu'ils soient, notre raisonnement n'est peut-être pas en mesure de bien les comprendre. Mais ce que nous savons très bien, c'est cela: si nous voulons empêcher la recrudescence de l'injustice et de la violence, il doit y avoir responsabilité et justice.
L'année dernière, en réponse à l'abominable siège d'Alep, et à six ans de paralysie au sein du Conseil de sécurité sur la question de la responsabilité pénale des atrocités dans le conflit syrien, l'Assemblée générale des Nations Unies a adopté une résolution demandant la création d'un mécanisme international, impartial et indépendant chargé des violations du droit international commises en Syrie, une action sans précédent. Ce mécanisme, actuellement mis en place par mon Bureau, collectera, fusionnera, conservera et analysera les éléments prouvant les violations les plus graves, et cherchera à établir des correspondances avec des individus suspects, en vue de préparer les poursuites et les enquêtes pénales.
Ce travail est absolument indispensable, et exige l'appui le plus large possible, car il rencontrera de la résistance.
Le mépris du droit international des droits de l'homme et du droit humanitaire est propagé par ses défenseurs comme s'il était d'une certaine manière musclé, robuste, nécessaire. Ce n'est pas ça, pas du tout. C'est uniquement cruel, myope et imprudent. Enfin, c'est autodestructeur.
En démantelant le système fondé sur des règles au profit de l'opportunisme politique, les gouvernements ne font qu'éroder les fondements de notre humanité commune. Ils retirent les supports qui maintiennent la paix mondiale. Dans un tel dépérissement, il n'y a ni nord ni sud, ni est ni ouest, il n'y pas de droite ni de gauche. Seul compte ce qui est humain et ce qui ne l'est pas.
Les symptômes visibles des gouvernements qui, sous la pression, élimineraient volontiers toute justice, illustrent cette chute dans un monde chaotique. Parmi ces symptômes, on peut citer entre autres:

  • l'augmentation des restrictions visant les libertés d'association et d'expression fondamentales, retirant toute vie de l'espace démocratique dans lequel les voix contestataires devraient s'élever et la participation au processus décisionnel devrait être garantie;
  • le ciblage des minorités raciales, religieuses et sexospécifiques et les attaques contre les migrants, par l'intermédiaire de campagnes menées pour attiser la haine et la division au profit des responsables politiques;
  • les restrictions des droits des femmes et des filles à faire leurs propres choix concernant leur corps ainsi que leur santé sexuelle et reproductive;
  • la mauvaise santé et la maladie qu'on laisse se développer au croisement de la pauvreté chronique, de la discrimination et du manque de services publics;
  • l'urbanisation qui est mal planifiée, et le développement qui ne tient pas compte des avis des groupes vulnérables ou des impacts sur les peuples autochtones.

Tels sont les symptômes des cultures politiques et économiques écœurantes manifestes dans de nombreux pays dont le tissu politique est de plus en plus venimeux, intolérant, hystérique et malhonnête.

Autrement dit, lorsque les États ne peuvent ou ne veulent pas garantir les droits de l'homme, ils permettent d'intensifier la dégradation sociale et la mauvaise santé, qui menacent alors activement la dignité humaine, la vie et le développement durable et pacifique.

C'est particulièrement vrai pour les droits des femmes et des filles. Les principales actrices d'un changement positif au sein de chaque société, voire au sein de chaque communauté, sont retenues par des obstacles irrationnels et préjudiciables placés sur le chemin de leurs droits. La mortalité infantile et maternelle évitable est l'expression singulièrement brutale de cette injustice.

Des centaines de milliers de femmes et de nouveau-nés meurent chaque année de causes totalement évitables liées à la grossesse et à l'accouchement.

Comme l'a déclaré Mahmoud Fathalla, ancien président de la Fédération internationale des gynécologues-obstétriciens:

 «Les femmes ne meurent pas de maladies incurables... Elles meurent parce que les sociétés n'ont toujours pas décidé si leurs vies valaient la peine d'être épargnées.»

Des progrès ont été réalisés ces dix dernières années, mais si une action axée sur les droits de l'homme n'est pas menée en continu, ils seront vite annulés. Selon plusieurs études récentes, la mortalité maternelle évolue dans la mauvaise direction, même dans un pays aussi riche que les États-Unis, avec des taux de mortalité plus élevés chez les femmes afro-américaines en particulier.

Mes amis, se plaindre n'est pas la solution. Les dommages causés par l'absence de droits ne seront pas réparés en continuant à violer des droits. Et c'est la raison pour laquelle nous devons garantir les droits de l'homme.

Des siècles de folie et de souffrance humaine ont tracé la voie de l'évolution des droits de l'homme. Et nés de la tyrannie, d'une effusion de sang et de la guerre, la Déclaration universelle des droits de l'homme et sa progéniture, les deux grandes conventions internationales et huit autres traités majeurs sur les droits de l'homme, ont créé ce qui constitue aujourd'hui un véritable écosystème de droits, énonçant des normes qui doivent être respectées par tous.

Parce que ce système est aujourd'hui largement attaqué, nous devons, nous tous, batailler pour les droits de l'homme, chercher à obtenir les droits que nous n'avons pas encore, et protéger ceux dont nous jouissons déjà. Nous ne pouvons tout simplement pas rester là à attendre alors que les valeurs universelles, et le multilatéralisme dont elles dépendent, sont mis de côté. Les universités doivent participer et non pas uniquement via des échanges académiques, mais publiquement, en tant que défenseurs, dans les médias et sur Internet.

Tolstoï pensait que c'était une erreur de contempler l'histoire comme si c'était une série de décisions claires et de revirements précisément définis. L'expérience humaine est toujours une masse confuse d'événements instables, dans laquelle des acteurs à moitié conscients ne se rendent jamais tout à fait compte qu'ils sont en train de faire des choix irréversibles. Ce n'est qu'avec du recul que nous pouvons voir avec clarté qu'à un certain moment ils ont été au bord de la tragédie ; encore en mesure de faire marche arrière mais pris dans un tourbillon d'événements mortel, ils ont aveuglément et tragiquement basculé.
Aujourd'hui, je vois des gens du monde entier défendre et garantir les droits de l'homme, y compris le droit à la santé.
Mais ils ne peuvent pas agir seuls. Ils ont besoin de nous, de nous tous, ici présents dans cette salle, dans cette université, dans toutes les universités, dans les parlements, dans les foyers, et dans chaque sphère de la vie.

Je sais que Johns Hopkins a participé récemment à plusieurs rapports d'expertise pour le compte d'étudiants étrangers dans ce pays. Mais nous attendons plus de vous.

Nous devons tous être des défenseurs des droits de l'homme.

Les médecins qui, en toute dignité, offrent un accès aux soins, quels que soient l'identité ou le statut social du patient.

Les avocats qui chérissent l'état de droit impartial et indépendant, y compris l'égalité devant les tribunaux.

Les journalistes et Les étudiants qui montent au front, qui attachent de la valeur aux éléments concrets, protègent la connaissance et diversifient les voix que nous entendons.

Les scientifiques en quête de connaissances sans parti pris politique, peur ou privilège, ou qui font des miracles pour aider une planète mise à rude épreuve et des personnes endurant une souffrance extrême.

Les innovateurs et les créateurs qui s'efforcent de remplacer l'injustice et l'exclusion par des solutions plus équitables, inclusives et durables.

Les artistes qui dérangent, provoquent, illuminent et enchantent.

Les philosophes qui remettent en cause les pratiques anciennes de la cruauté les uns envers les autres.

Les économistes qui aspirent à une distribution plus juste de la richesse.

Des travailleurs des droits plutôt que des consommateurs de prestations.
Et tous, des dissidents qui diront la vérité dans les profondes catacombes des mensonges, non pas pour notre propre élévation mais au nom de ce que nous savons être vrai. Parce que c'est bien, et parce qu'il est dans notre véritable intérêt de le faire.
Il y a quelques semaines, on a signalé que, cet hiver, une crevasse avait commencé à se former de manière accélérée sur l'un des quatre glaciers de l'Antarctique. Certaines parties de la fissure sur la barrière Larsen C sont à présent larges de près de trois kilomètres et longues de plus de 160 kilomètres et la force écrasante qui écarte cette immense étendue de glace prend de la vitesse. Bientôt, la barrière Larsen C se brisera – parce que, comme pour tout, finalement, la glace n'est pas si solide que nous pourrions l'espérer. Et quand la barrière Larsen C se sera rompue et disloquée, les glaciers qu'elle protège seront menacés – exposés à des effondrements catastrophiques d'une plus grande ampleur.

Les institutions mondiales qui nous protègent du chaos se fissurent, délaissées par leurs adhérents, menacées de se voir refuser des financements; elles se fragmentent toujours plus, jour après jour. Si elles venaient à s'effondrer, le prix payé par l'humanité serait si lourd que nous pourrions ne pas nous en remettre. Les personnes qui ont déjà payé ce prix sont bien trop nombreuses. Et aucun de nous ne trouvera la paix, le développement, la dignité, la sécurité, si nous ne faisons rien et laissons les droits de l'homme des peuples, de tous les peuples, être bafoués.
Nous devons donc nous lever, maintenant, avant qu'il ne soit trop tard. Nous devons défiler en signe de protestation, plaider en faveur des droits de l'homme et faire évoluer les choses. Nous devons prendre soin de chacun de nous, maintenant, activement, passionnément, entièrement, et nous devons tous être courageux.

1 Tribunal militaire de Nuremberg (vol. IV), p. 412.