Quel avenir pour les jeunes filles sauvées des griffes de Boko Haram?


En 2013, Afra* fut enlevée dans son village du Nord-Est du Nigéria par le groupe insurgé Boko Haram, qui la força à épouser un de ses membres. Elle avait 13 ans à l'époque. Quand il mourut quelques mois plus tard, Afra dut épouser un autre combattant. Ce n'est qu'en septembre 2016 que l'armée régulière nigériane la libéra et la transporta dans un camp de personnes déplacées.

Afra réalisa alors qu'elle était enceinte. Elle vit aujourd'hui avec deux de ses sœurs, mais le soutien familial se fait attendre, et porter l'enfant d'un membre de Boko Haram l'expose à la stigmatisation.

L'histoire d'Afra est aussi celle des centaines de jeunes femmes et d'adolescentes prises au piège de la campagne de terreur menée par Boko Haram dans le bassin du lac Tchad. L'avenir d'Afra, des autres «lycéennes de Chibok» libérées début mai, et de toutes celles qui ont vécu une expérience pénible similaire, reste incertain. 

Le long chemin vers la guérison

Pour les rapporteurs spéciaux des Nations Unies sur la vente d'enfants, la prostitution des enfants et la pornographie mettant en scène des enfants, Maud de Boer-Buquicchio; sur les formes contemporaines d'esclavage, y compris leurs causes et leurs conséquences, Urmila Bhoola; et sur le droit qu'a toute personne de jouir du meilleur état de santé physique et mentale possible, Dainius Pûras, «la libération n'est que la première étape du long voyage qui mène à la guérison et à la réhabilitation.»

Lors de leur visite conjointe au Nigeria en janvier 2016, ces experts ont étudié les mesures que le gouvernement pouvait prendre pour réhabiliter et réintégrer les jeunes femmes et adolescentes sauvées de Boko Haram. Ces mesures, exposent-ils dans leur rapport, devraient affronter les causes profondes – en particulier la pauvreté, la discrimination, le manque de sécurité, les privations, la stigmatisation, l'exclusion et les inégalités de genre – qui ont alimenté les disparités au sein de la population et entre les régions, et contribué ainsi à l'ascension de l'extrémisme violent.

Les experts ont également déclaré que la réhabilitation et la réintégration des jeunes femmes et adolescentes délivrées de Boko Haram devraient tenir compte de leurs besoins et de ceux de leur communauté, tout en visant à transformer fondamentalement et positivement la société.

D'après les estimations du Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies (OCHA), 8,5 millions de personnes ont un besoin urgent d'aide vitale dans le Nord-Est du Nigéria; 5,2 millions de personnes sont menacées par la famine lors de la saison sèche en juillet-août; un million d'enfants ne vont pas à l'école; et 1,8 million de personnes ont besoin de protection contre les violences sexuelles ou basées sur le genre.

Appréhender la dimension de genre

Les dernières années ont vu de plus en plus souvent les groupes terroristes soumettre des jeunes femmes et même des fillettes au mariage forcé et à l'esclavage sexuel, mais aussi les utiliser comme boucliers humains, kamikazes, espionnes, messagères, contrebandières, recruteuses ou encore combattantes.

La reconnaissance de leur statut de victimes mais aussi de leur implication dans des attentats a renforcé la nécessité d'appréhender les dimensions de genre dans la réponse mondiale au terrorisme. Le Conseil de sécurité des Nations Unies, dans sa résolution 2349 (2017) a été le premier à reconnaître les liens entre la traite des personnes, la violence sexuelle et le terrorisme.

Cette nécessité a également amené le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l'homme, l'Office des Nations Unies contre la drogue et le crime et l'Union européenne à organiser début mai à Abuja, Nigéria, un atelier sur la dimension de genre de la réponse judiciaire au terrorisme.

Lors de cet atelier, les participants – pour la plupart des experts juridiques et des représentants de la société civile – ont mis en exergue l'importance d'adopter des approches sexospécifiques pour enquêter et poursuivre les actes de nature terroriste. Ils ont également pointé du doigt la nécessité d'une formation sensible au genre pour les agents d'imposition de la loi; de l'application de la loi dans une perspective de genre; de la sensibilisation des victimes quant à leurs droits et à la façon de les revendiquer; ainsi que des recours et de la protection offerts à celles qui choisissent de parler.

Quel avenir?

Comme plusieurs participants l'ont signalé, «[la captivité] est la seule réalité que certaines des victimes ont connue. L'éducation et l'estime de soi des femmes et des filles, des hommes et des garçons, sont cruciales pour remédier aux inégalités dans la région.»

L'éducation s'est avérée un outil essentiel pour autonomiser et émanciper les femmes et les jeunes filles et en faire des actrices actives de la lutte contre le terrorisme et des efforts de réhabilitation et de réintégration des victimes. En outre, l'éducation aide aussi les communautés à surpasser la stigmatisation vécue par les femmes et adolescentes victimes de violence sexuelle et soumises au mariage forcé.

Plusieurs jeunes filles qui ont réussi à tromper la vigilance des gardiens de Boko Haram au Nigéria ont commencé à parler. Leur appel est clair: «tous les enfants doivent être instruits et aller à l'école». Rachel*, qui a maintenant retrouvé le chemin de l'école, est l'une d'elles.

«Mon rêve, c'est de devenir docteur, d'être un modèle pour les autres et de pouvoir rentrer dans mon pays et aider les enfants à aller à l'école et à accéder à l'éducation qu'ils méritent», a-t-elle déclaré, elle qui a vu son père et trois frères plus jeunes qu'elle assassinés par les terroristes de Boko Haram.

* Les prénoms ont été changés pour protéger l'identité des victimes.

21 juin 2017

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