Rapport : Au Venezuela, des manifestants victimes de violations des droits de l’homme et d’abus


Quand José et Elvira Pernalete sont allés chercher des médicaments, ils n’imaginaient pas qu’ils ne reverraient jamais leur fils.

C’était en avril 2017, le couple dépose Juan Pedro, étudiant à l’université et sportif, qui retrouve des amis en ville et projette de se joindre aux manifestations. C’était à Caracas au Venezuela, une ville en proie aux manifestations quotidiennes et aux longues files d’attente devant les magasins d’alimentation qui ont marqué cette crise politique et économique.

Mais, lorsque le couple regagne sa maison quelques heures plus tard, José et Elvira constatent que leur fils n’est pas rentré. Ils retournent au centre-ville pour obtenir des informations et c’est là qu’ils apprennent la nouvelle: Juan Pablo est mort, tué par une grenade lacrymogène.

" Ils nous ont arraché notre âme; c’était notre fils unique, " a déclaré José Pernalete. " Nous ne voulons plus qu’ils continuent de tuer tous ces garçons. "

Juan Pablo n’était que l’un des nombreux tués et blessés recensés dans un rapport récent du HCDH, qui s’intéresse aux violations des droits de l’homme et aux abus commis à l’encontre des manifestants au Venezuela. Cette répression était principalement l’œuvre de la police nationale bolivarienne (PNB) et de la garde nationale bolivarienne (GNB), sans compter les milices armées ou colectivos ralliées au gouvernement, également jugées responsables. Parmi les évolutions les plus inquiétantes, le rapport met en évidence un recours accru par les forces gouvernementales à des armes anti-émeutes à létalité atténuée utilisées de manière meurtrière.

 " Les armes à létalité atténuée étaient systématiquement utilisées de manière à causer des dommages injustifiés, par exemple, les forces de sécurité tiraient à courte distance des grenades lacrymogènes directement sur les manifestants, " selon le rapport.

La Procureure générale du pays, qui s’est penchée sur le dossier de Juan Pablo, a établi que la grenade lacrymogène qui l’a tué avait très probablement été lancée alors qu’il se trouvait à 25m. La procédure habituelle d’utilisation des gaz lacrymogènes prévoit que les engins soient lancés à une distance de 120 à 150m des manifestants.

Pénuries et manifestations

Depuis 2014, la République bolivarienne du Venezuela a connu une aggravation de la crise économique liée à la baisse du cours mondial du pétrole et à d’autres facteurs tels que le contrôle des devises et des prix. Ce qui a entraîné une hyperinflation et de graves pénuries de vivres, de médicaments et d’électricité.

Dans la même période, la crise politique s’est intensifiée dans le pays. En décembre 2015, l’opposition a gagné les deux tiers des sièges à l’Assemblée nationale et, un mois plus tard, en janvier 2016, la nouvelle Cour suprême de justice a déclaré l’Assemblée nationale hors-la-loi, mentionnant des irrégularités de scrutin dans l’État d’Amazonas. La Cour a invalidé toutes les décisions de l’Assemblée nationale.  L’opposition a alors initié un référendum révocatoire contre le Président Nicolás Maduro, qui a été reporté à une date indéterminée.

Le rapport des Nations Unies sur les droits de l’homme se penche sur la situation des droits des manifestants au cours de cette période et constate de nombreuses violations. Notamment le recours excessif à la force, les violations du droit à la vie et à l’intégrité physique, la détention arbitraire et les violations du droit de réunion pacifique.
 
Violence meurtrière

Le rapport a conclu que les forces de sécurité faisaient systématiquement un usage excessif de la force pour disperser les manifestations, en violation des normes internationales et nationales. L’une des pratiques consiste à pourchasser les manifestants à moto. Les manifestants ont raconté aux experts des droits de l’homme que des groupes d’une vingtaine de motos pilotées par deux agents de sécurité – l’un conduisant la moto et l’autre chargé des armes anti-émeutes – poursuivaient les manifestants quand ils commençaient à se disperser. De nombreux manifestants ont été blessés en essayant de s’échapper ou sous les coups des agents de sécurité.

Mais c’est l’utilisation d’armes non létales ayant une force létale qui a suscité de nouvelles inquiétudes.

Grâce aux entretiens et aux témoignages des médecins et d’autres personnes, les experts des droits de l’homme ont recensé de nombreux cas où des objets tels que des balles de plastique, de la chevrotine et des grenades lacrymogènes avaient été utilisés comme armes létales.

Un médecin qui travaille dans l’État de Lara a confié avoir traité de nombreuses personnes souffrant de blessures causées par des boulons, des balles en caoutchouc et des billes de plastique. L’un des cas les plus sérieux concernait Antonio Gruseny Canelon. M. Gruseny manifestait dans son quartier quand la GNB est arrivée avec des chars. Ils ont lancé des gaz lacrymogènes et des balles de plastique sur la foule.

Le médecin a ausculté M. Gruseny qui lui avait été présenté car il souffrait de blessures par balles. M. Gruseny a été opéré le jour même et on a constaté qu’il présentait deux blessures par balle de plastique, une dans la poitrine et l’autre dans l’abdomen. Le médecin a estimé que pour que les balles aient un tel effet, elles avaient sûrement été tirées à moins de deux mètres de la personne.

Parmi les autres critiques: le manque de médicaments disponibles pour traiter les blessés et le harcèlement du personnel médical dans les manifestations comme dans les hôpitaux.

" Le travail dans ces conditions est très difficile, " a déclaré le médecin. " C’est pourquoi nous nous sommes organisés pour dénoncer cette situation. Outre les jeunes qui sont morts dans ce pays, des patients meurent tous les jours faute de médicaments. "

La voie à suivre

Le rapport du HCDH est clair: le risque d’une nouvelle dégradation de la situation des droits de l’homme au Venezuela reste élevé, " dans la mesure où la crise sociale est toujours aussi catastrophique et que la polarisation des tensions politiques continue de s’amplifier. " 

Un certain nombre de recommandations permettraient d’avancer, notamment en mettant fin à la répression violente des manifestations pacifiques, en donnant l’ordre aux forces de police d’employer des tactiques de désescalade dans le maintien de l’ordre lors de rassemblements publics, en condamnant publiquement tous les cas de torture et de mauvais traitements, en garantissant l’ouverture d’enquêtes rapides, indépendantes et efficaces sur les violations des droits de l’homme impliquant les forces de sécurité et sur les abus commis par des groupes armés (colectivos), par les forces de sécurité ou par des manifestants violents.

Pour en savoir plus sur les conclusions de l’équipe des droits de l’homme des Nations Unies au Venezuela, lisez le rapport complet.

31 août 2017

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