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Remarques liminaires par le Haut-Commissaire des Nations Unies aux droits de l'homme Zeid Ra’ad Al Hussein lors de la conférence de presse organisée à l’occasion de sa mission au Burundi

Bujumbura, le 15 avril 2015

Bonjour et merci pour votre présence.

Avec une série d’élections clés prévues entre mai et août, nous vivons un moment critique de l’histoire du Burundi et je suis très reconnaissant au gouvernement de m’avoir invité à ce moment précis. Le pays est à la croisée des chemins et son avenir pourrait bien dépendre de la voie choisie par des hommes politiques, leurs sympathisants et diverses autorités essentielles au cours des prochaines semaines: la voie d’élections libres et justes qui renforceraient et feraient grandir la démocratie encore fragile du Burundi tout en permettant une amélioration de sa situation socio-économique désastreuse; ou la voie de la violence et de l’intimidation destinées à subvertir la démocratie afin de prendre ou de conserver le pouvoir politique. Une voie qui pourrait potentiellement ramener le Burundi vers son passé profondément troublé, tragique et horriblement violent. Cette voie qui a été récemment évitée lors de plusieurs élections importantes dans des pays tels que le Mali, le Kenya et le Nigéria. Cette voie que nul ne devrait même songer à emprunter.

Pour dire les choses franchement, alors que je préparais cette mission, j’ai parlé avec de nombreuses personnes bien informées, à la fois au sein et à l’extérieur des Nations Unies, à Genève et à New York. Toutes, sans exception, se sont alarmées de la direction que semble prendre le pays. Le Secrétaire général a exprimé ses réserves, de même que le Conseil de sécurité.

Depuis mon arrivée au Burundi dimanche, outre mes rencontres avec le Président, le Premier Vice-Président et le Ministre des relations extérieures, je me suis entretenu avec des organisations de la société civile, avec la Commission nationale indépendante des droits de l’homme (CNIDH), des diplomates étrangers, des membres de l’opposition et des institutions étatiques clés tels que la Commission vérité et réconciliation, la Commission électorale nationale indépendante et le Président de la Cour constitutionnelle. Aujourd’hui, j’ai également pris part à une table ronde animée, à laquelle ont participé de nombreuses personnes mentionnées ci-dessus et portant sur le sujet des droits de l’homme et des élections, avec une référence toute particulière aux élections qui auront lieu cette année au Burundi. Lors de ces réunions et discussions, il est clairement apparu que de nombreuses personnes, ici aussi, sont extrêmement inquiètes.

Les tensions ont fortement augmenté ces derniers mois, à l’approche des élections. Elles auraient été alimentées par une hausse du harcèlement pour des motifs politiques, des intimidations et des actes de violence ainsi que par une hausse rapportée des discours haineux. Samedi dernier encore, des exemples extrêmes de discours haineux ont ainsi été entendus lors d’un grand rassemblement pro-gouvernemental ici, à Bujumbura, et une grenade a été lancée contre la maison d’un journaliste qui avait écrit un article sur des allégations portant sur la fourniture d’armes à la milice très crainte des Imbonerakure.

D’autres journalistes ont été harcelés et menacés, de même que des défenseurs des droits de l’homme ayant fait état de ces harcèlements et menaces. Certains ont été arrêtés, parmi lesquels un journaliste renommé qui avait fait état d’allégations liées au meurtre extraordinairement brutal et toujours non résolu de trois religieuses italiennes en septembre dernier. L’an passé, l’opposant politique Datus Nshimirimana a été assassiné et, le mois dernier, Annonciate Haberisoni, la femme d’un dirigeant de l’opposition, a réchappé de peu à des tirs ici même, à Bujumbura.

Le nom qui revient sans cesse lors des discussions sur les violences et les intimidations, l’origine des craintes de beaucoup de gens – et nombreuses sont les personnes au Burundi à avoir très peur – est la milice des Imbonerakure. Cette milice, qui soutient ouvertement le gouvernement, semble opérer de plus en plus agressivement et en toute impunité.

Certaines personnes ont si peur qu’elles ont d’ores et déjà quitté le pays, bien avant les élections présidentielles de juin. Quelque 6 000 personnes auraient déjà traversé la seule frontière rwandaise. Au cours des deux derniers jours, le nombre de personnes franchissant cette frontière a augmenté pour atteindre les 1 000 personnes par jour. Plusieurs d’entre elles ont explicitement déclaré aux Nations Unies être parties du fait des actions de milices.

Tous ces signes sont de mauvais augure, mais il existe une issue, un chemin clair pour retrouver la voie de la paix et de la prospérité, celui formulé à Arusha et que le pays a globalement suivi jusqu’à récemment.

Le gouvernement et les forces de sécurité doivent sévir contre la milice des Imbonerakure, enquêter et traduire en justice ceux parmi ses membres qui ont commis des crimes. Ils doivent envoyer un message clair à ce groupe dangereux et lui signifier qu’ils ne toléreront plus ses activités extrêmes et que l’impunité sélective – un problème de grande échelle au Burundi – va cesser de régner. Les autorités, en particulier la police, doivent traiter toutes les manifestations politiques de la même manière et dans le respect des droits et normes internationaux relatifs à la liberté de réunion.

Et les opposants politiques doivent aussi jouer leur rôle. Ils ne doivent pas gonfler ou exagérer les faits pour accroître le soutien contre le gouvernement, alimentant par ce biais le climat de peur. Ils doivent aussi s’assurer que leurs sympathisants manifestent pacifiquement, ne s’adonnent pas aux discours haineux ou ne réagissent pas violemment à ce qui est perçu comme des provocations.

Au final, ce sont les autorités qui ont l’obligation de protéger tous les citoyens et résidents contre les intimidations et violences commises par tout individu ou tout groupe. Elles doivent aussi accepter que les critiques constituent un élément vital de la démocratie, et non une menace à écraser. Le droit à la liberté d’expression et d’opinion est inscrit dans des traités internationaux ratifiés par le Burundi et le gouvernement a l’obligation de respecter ces traités.

Le Burundi a ratifié un nombre impressionnant de traités internationaux. Il a un excellent bilan de coopération avec les Nations Unies. Ses relations avec mon bureau remontent à de nombreuses années et le gouvernement actuel a poursuivi avec nous une relation constructive, comme le montre notre accord pour établir un bureau de pays à part entière en début d’année, suite au départ du BNUB qui avait une composante droits de l’homme intégrée. Mes discussions avec le Président Pierre Nkurunziza, le Premier Vice-Président Prosper Bazombanza et le Ministre des relations extérieures Laurent Kavakure m’amènent à penser que cette relation se poursuivra et j’espère que tous les membres du gouvernement constateront que toutes les critiques que je formule sont faites dans un esprit d’amitié et dans la perspective du fort désir des Nations Unies d’aider le Burundi à devenir un exemple de réussite.

D’autres succès ont été enregistrés ces dernières années – et il est important d’insister sur les avancées considérables accomplies par le pays dans de nombreux domaines depuis la signature des accords d’Arusha. Parmi ceux-ci figurent les améliorations réalisées dans les domaines de l’éducation et du droit des femmes et des enfants. Le fait qu’en vertu du droit, au moins 30 pour cent des parlementaires doivent être des femmes, constitue une mesure importante, et ce bien que les droits des femmes nécessitent encore une attention déterminée et soutenue pour garantir qu’elles progressent dans d’autres domaines et alors que la violence sexuelle et sexiste reste un problème très important à travers tout le pays. Je regrette qu’en raison de la situation politique complexe que traverse actuellement le pays et de l’agenda très chargé de ma visite, j’ai été contraint d’annuler une visite initialement prévue à Gitega, où j’espérais me rendre au Centre Humura pour rencontrer des victimes de violence sexuelle et sexiste qui y sont logées et y reçoivent des soins médicaux, psychologiques et une aide juridique. Mon équipe au Burundi continuera à donner la priorité aux questions liées au genre et à l’avancement du droit des femmes. Il est clair que le gouvernement fait preuve de beaucoup de bonne volonté afin de poursuivre les progrès dans ce domaine. J’espère que cela inclura la correction rapide des lois discriminatoires qui subsistent et restent en vigueur.

Un autre développement extrêmement important depuis Arusha tient à la baisse drastique des tensions ethniques, ce qui constitue une grande réussite au regard de l’histoire terrible du pays en la matière. L’établissement de la Commission vérité et réconciliation constitue un progrès significatif et j’ai offert le soutien de mon bureau qui effectue un mandat de quatre ans au Burundi, y compris pour fournir des conseils tirés de notre expérience en la matière et de celle d’autres commissions établies à travers le monde. Toutefois, j’aimerais insister sur le fait que la vérité et la réconciliation, bien que très importantes, ne peuvent être réalisées aux dépends de la justice. L’impunité quasi-totale pour tous les crimes horribles commis il y a des décennies, bien avant les accords d’Arusha, constitue un facteur important dans le risque actuel de voir le Burundi confronté à une explosion de violence.

L’établissement de la Commission nationale indépendante des droits de l’homme (CNIDH) en 2011 constitue une autre avancée significative sur le front des droits de l’homme. En moins de deux ans, le premier groupe de commissaires a remarquablement réussi à obtenir le très convoité statut « A » que lui ont octroyé ses pairs à travers le monde. Ce statut n’est pas attribué à la légère et illustre clairement le respect qu’inspire le travail de la commission. Alors que cinq de ses sept membres doivent être reconduits ou remplacés cet été, j’exhorte les autorités compétentes à garantir que seuls des membres de très haut niveau seront choisis, de manière à ce que la CNIDH puisse continuer à faire rayonner la réputation du Burundi en matière de droits de l’homme, tout en favorisant des améliorations pour la population burundaise elle-même.

Le Burundi est devenu un contributeur important et respecté à des opérations onusiennes de maintien de la paix, en particulier en Somalie. Bien que n’étant pas responsable de mettre en place ou de gérer les opérations de maintien de la paix, mon bureau est de plus en plus sollicité pour mener des vérifications préalables afin de s’assurer qu’aucun officier suspecté de crimes internationaux graves ne soit autorisé à assurer le commandement de telles opérations. Je suis préoccupé par le fait que, si la violence éclate au Burundi, l’une de ses conséquences subsidiaires puisse être la réduction, voire l’annulation de sa contribution vitale au maintien de la paix dans d’autres pays.

Lors de mes réunions, le gouvernement a mis en exergue ses préoccupations en matière de droits sociaux, économiques et culturels, des préoccupations que je partage tout à fait. Le Burundi est un pays très vert et fertile qui dispose, à l’inverse de tant de pays, d’un approvisionnement abondant en eau. Ce pays ne devrait donc pas être si extraordinairement pauvre, avec 48 pour cent de sa population vivant dans une pauvreté grave, selon le plus récent indice de la pauvreté multidimensionnelle. Il ne devrait pas non plus croupir en bas de l’index de la faim dans le monde, avec plus de 60 pour cent de sa population mal nourrie en 2014. Bien que ceci résulte en partie de l’augmentation rapide de la population due à un taux de fertilité extrêmement élevé avec 6,08 enfants par femme, cela est aussi le fait de décennies de conflit et de violations massives des droits de l’homme et de déplacement. L’immense majorité des réfugiés burundais étant rentrés dans leur pays au cours des 15 dernières années, il est particulièrement triste – et inquiétant – de voir certaines personnes commencer à éprouver le besoin de fuir à nouveau. Un nouveau cycle de violence causé par des forces opposées à une élection véritablement démocratique et pacifique aurait aussi un effet dévastateur sur la reprise lente et fragile du pays.

En bref, le Burundi ne peut se permettre une autre flambée de violence. Il ne peut se le permettre que ce soit en termes économiques, politiques, sociaux ou culturels. Il ne peut se le permettre que ce soit à l’échelle nationale ou internationale. J’exhorte donc les hommes politiques de ce pays et les simples militants à s’assurer que le débat politique, bien que par nature animé, n’atteigne jamais un niveau d’incitation à la haine ou à la violence. J’exhorte les autorités au niveau national, provincial et local, à se montrer scrupuleusement équitables et à garantir la protection de tous les membres du public. J’exhorte les personnes qui se présentent aux élections à le faire de manière juste et celles qui perdent de manière juste à le faire avec élégance. J’exhorte le Président et le parti au pouvoir, ainsi que les dirigeants de l’opposition, la police et l’armée à faire passer le futur bien-être du pays dans son ensemble devant leurs propres désirs politiques. A long terme, cela est dans l’intérêt de tous. L’histoire – et éventuellement des tribunaux nationaux et internationaux – jugera ceux qui tuent, corrompent ou intimident sur le chemin du pouvoir. Il n’existe qu’une voie à suivre pour le Burundi, la voie de la paix, de l’état de droit et de la démocratie.

Je vous souhaite bonne chance. Soyez assurés que la communauté internationale soutiendra pleinement un Burundi empruntant la voie de la paix, de la démocratie et de la prospérité qui en découle.

FIN

Pour plus d’information, veuillez contacter:

À Bujumbura: Robert Kotchani: +257 76115496 ou kotchani@un.org et Rupert Colville (pour la durée de la mission): +41 79 506 1088 ou rcolville@ohchr.org

À Genève: Ravina Shamdasani: +41 22 917 9169 / rshamdasani@ohchr.org ou Cecile Pouilly: +41 22 917 9310 / cpouilly@ohchr.org

Pour en savoir davantage au sujet du Bureau du Haut-Commissaire des Nations Unies aux Droits de l’Homme: http://www.ohchr.org

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