Fiona Adolu : les droits de l’homme doivent être notre priorité au Zimbabwe durant la COVID-19


Fiona Adolu, Human Rights Adviser in Zimbabwe. © OHCHR/Fiona AdoluFiona Adolu est conseillère du HCDH pour les droits de l’homme rattachée à l’équipe de pays des Nations Unies au Zimbabwe. Elle aide le coordonnateur résident et l’équipe de pays des Nations Unies à intégrer les droits de l’homme dans leurs programmes et activités, fournit des conseils techniques et facilite la collaboration avec d’autres organismes des Nations Unies chargés des droits de l’homme, et répond aux besoins des institutions gouvernementales et des organisations de la société civile en matière de renforcement des capacités dans le domaine des droits de l’homme.

À ce jour, le Ministère zimbabwéen de la santé et de la protection de l’enfance a signalé 44 cas de personnes infectées par la COVID-19. La pandémie de COVID-19 a frappé le Zimbabwe alors qu’il connaissait des besoins humanitaires accrus attribués aux multiples chocs climatiques et économiques qui ont exacerbé les vulnérabilités existantes dans l’ensemble du pays.

Le respect des mesures de confinement et des conseils d’hygiène pour freiner la propagation de la pandémie s’est révélé problématique pour la majorité de la population, qui dispose de peu de revenus et d’un accès limité aux services de santé et à l’eau potable.

Comment la COVID-19 a-t-elle affecté votre travail ?

La plus grosse difficulté a été de fonctionner à distance en raison du confinement instauré en réponse à la COVID-19. Avec le confinement, tous les partenaires, y compris les ministères, les institutions des droits de l’homme indépendantes comme la Commission zimbabwéenne des droits de l’homme, et les organisations de la société civile ont littéralement fermé leurs portes. Il est prévu que ces institutions continuent d’opérer de manière virtuelle ou à distance. Elles font toutefois face à des difficultés opérationnelles, étant donné que la plupart des institutions et établissements gouvernementaux ne disposent pas de ressources de base comme Internet pour continuer à fonctionner à distance, conformément aux règles d’éloignement physique.

Certaines institutions connaissaient déjà des difficultés en raison de la crise économique et certains membres du personnel ont utilisé leurs ressources personnelles pour continuer à travailler ; mais ces ressources ne sont pas illimitées, surtout face à des coupures de courant prolongées et à des pénuries de carburant. Par conséquent, maintenir la communication, continuer le travail et organiser des réunions virtuelles constituent un véritable problème et, dans un certain nombre de cas, des réunions physiques ont encore lieu, avec les risques que cela comporte.

Nous avons essayé, à l’ONU, de voir comment nous pouvions aider à relever ces défis, notamment en fournissant aux institutions gouvernementales une meilleure connectivité. Ces dernières semaines, après l’agitation initiale, nos interactions avec nos différents homologues se sont beaucoup améliorées.

Que fait le HCDH au Zimbabwe pour protéger les droits de la population pendant cette pandémie ?

Je suis conseillère pour les droits de l’homme auprès de l’équipe de pays et du coordonnateur résident des Nations Unies, et je travaille actuellement sans équipe. Mon rôle a été d’intégrer les droits de l’homme dans les réponses des organismes des Nations Unies et du Gouvernement à la pandémie de COVID-19. Je fournis le soutien technique nécessaire pour intégrer les droits de l’homme et veiller à ce que les normes en la matière soient respectées. Par exemple, avec le soutien du Groupe de travail du HCDH, j’ai conçu une liste de contrôle des normes à respecter en la matière dans le cadre de la lutte contre la pandémie et ces normes ont été largement diffusées auprès des organisations de la société civile et des structures gouvernementales mises en place pour faire face à la pandémie. Les organismes des Nations Unies utilisent également ces normes.

Nous avons également mené beaucoup d’activités de sensibilisation, avec le coordonnateur résident, en parlant aux responsables des agences de sécurité pour nous assurer que la police et les forces de sécurité mettent en œuvre les mesures de confinement en conformité avec les normes des droits de l’homme. Le Gouvernement a eu tendance à se concentrer uniquement sur les mesures de lutte contre la COVID-19, donc nous avons demandé aux organismes des Nations Unies au Zimbabwe de s’assurer que la réalisation des droits de l’homme, tels que les droits à la santé et l’accès aux services de santé, continue pour les personnes qui souffrent d’autres problèmes médicaux. Nous avons élaboré des lignes directrices et des conseils que tout le monde peut utiliser, et nous avons organisé des formations pour les membres des groupes humanitaires afin de garantir qu’ils respectent également les normes en matière de droits de l’homme.

Quels sont les principaux enjeux liés aux droits de l’homme au Zimbabwe dans le cadre de la lutte contre la COVID-19 ?

La pandémie est arrivée à un moment où le Zimbabwe était confronté à des défis exceptionnels sur le plan des droits de l’homme. Lorsque l’épidémie a été déclarée, le Zimbabwe venait tout juste de se remettre du cyclone Idai, qui avait ravagé le pays en mars 2019 et dont les effets, combinés à la sècheresse apportée par El Niño, ont été profondément ressentis sur le plan humanitaire. Vous pouvez donc bien imaginer que la COVID-19 est arrivée à un moment où le Zimbabwe faisait face à des crises à plusieurs niveaux. La situation économique était également catastrophique. L’ensemble des droits de l’homme, comme l’accès à l’eau et les droits des personnes handicapées, ont été touchés. La COVID-19 a gravement affecté le droit au travail, en particulier dans un pays où les moyens de subsistance dépendent du secteur informel, qui emploie plus de 70 % de la population. Dans le cadre des mesures de confinement, un très grand nombre de personnes ont été incapables de vendre leurs marchandises, alors qu’elles dépendent de ces ventes pour survivre jour après jour. La pandémie a également exacerbé les problèmes préexistants liés à l’accès à l’eau, qui est primordial pour garantir une hygiène convenable.

Certains rapports font également état de l’usage excessif de la force par les forces de sécurité mettant en application les mesures de confinement. Ces prisons sont déjà surpeuplées, ce qui empire les choses durant la COVID-19 ; il suffirait d’une personne infectée intégrant le système pénitentiaire pour créer des problèmes. À l’heure actuelle, nous suivons également la situation des migrants en situation irrégulière, y compris des Zimbabwéens revenant d’Afrique du Sud et de pays voisins. Plus de 1 000 Zimbabwéens sont revenus en un seul week-end, dont certains ont été renvoyés de centres de rapatriement situés en Afrique du Sud.

Quels ont été les principaux défis et leçons tirées jusqu’à présent pendant la pandémie ?

Le principal défi pour nous a été de recueillir des informations d’actualité sur la situation des droits de l’homme dans le pays, en particulier dans les communautés, alors que tout le monde est confiné. Les gens ont besoin des transports publics et d’électricité, surtout maintenant, pour leur connexion Internet afin de pouvoir travailler. Il a été difficile d’organiser des réunions. Nous avons été confrontés au manque d’équipement de protection individuelle pour que les personnes travaillant en première ligne puissent atteindre les communautés qui en ont besoin. Nous avons connu des situations où des centres de soins en zone rurale ont dû fermer, car les travailleurs sanitaires qui n’avaient pas d’équipement de protection individuelle voulaient se protéger et étaient donc incapables d’offrir les services de santé nécessaires à la population.

Par ailleurs, les tribunaux zimbabwéens ont continué de rappeler l’importance de protéger les droits de l’homme durant cette période. Les tribunaux ont par exemple conclu que les forces de l’ordre devaient respecter les droits de l’homme et la dignité des personnes, tout en mettant en application les mesures de confinement, et qu’elles ne devaient pas interférer avec le travail des journalistes ; que le Gouvernement devait prendre des dispositions pour garantir l’accès à l’eau en tant que droit ; que les personnes handicapées avaient le droit d’être informées sur la pandémie dans des formats accessibles ; et que le Gouvernement devait fournir des équipements de protection individuelle aux personnes travaillant en première ligne. Cela témoigne également de la vitalité de la société civile dans ce pays, qui malgré les difficultés, continue à protéger les droits de l’homme.

Pourquoi est-il important de soutenir les droits de l’homme pendant cette pandémie ?

Il s’agit d’un problème de santé publique, mais son impact s’est fait sentir sur l’ensemble des droits de l’homme. Je ne pense pas qu’il y ait eu un seul droit de l’homme qui n’a pas été affecté par la COVID-19, et les droits de l’homme doivent donc être au cœur de notre action, pour que nous puissions un jour battre cette maladie, et pour lutter contre les contraintes et les difficultés qui l’accompagnent. La seule façon d’y parvenir est de s’unir pour protéger et promouvoir les droits de l’homme.


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22 mai 2020

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