Les établissements informels au Kenya ont besoin d’eau potable pour survivre à la COVID-19


Un vendeur d’eau collecte de l’eau dans des bidons pour la vendre dans le bidonville de Mathare à Nairobi, au Kenya, le 22 mars 2012. PHOTO AFP/Tony KARUMBA

À la fin de l'année 2019, Le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l'homme (HCDH) a entrepris une évaluation pilote sur l'exercice du droit à l'eau au Kenya portant notamment sur les établissements informels des centres urbains, qui sont confrontés à de profondes inégalités. Le droit à l'eau est reconnu comme étant essentiel à la pleine jouissance de la vie et à l'exercice de tous les droits de l'homme. Il est défini comme le droit à un approvisionnement suffisant et physiquement accessible d'une eau salubre et de qualité acceptable pour les usages personnels et domestiques de chacun.

L'objectif de développement durable 6 vise à assurer l'accès universel et équitable à l'eau potable, à un coût abordable, d'ici 2030. Pourtant, comme l'indique le Rapport mondial des Nations Unies sur la mise en valeur des ressources en eau, des milliards de personnes à travers le monde manquent encore d'eau potable et d'installations sanitaires, et de nombreuses personnes sont laissées pour compte, car elles sont victimes de discrimination en raison notamment de leur sexe, ethnicité, culture, ou situation socioéconomique.

Le droit de tous les Kényans à une eau salubre et de bonne qualité en quantité adéquate est inscrit dans leur Constitution, or une enquête a révélé que si les agglomérations urbaines ont généralement un meilleur accès à l'eau que les zones rurales, les personnes vivant dans des établissements informels sont confrontées de fortes inégalités quant à l'accès et au coût de l'eau.

Se laver les mains reste un enjeu

Le Kenya compte 47,5 millions d'habitants et environ 60 % de sa population urbaine vit dans des établissements informels, principalement à Nairobi, Mombasa et Kisumu.

Le premier cas de COVID-19 ayant été confirmé au Kenya au cours du mois de mars 2020, dans la lignée de la majorité des pays du monde confrontés à la pandémie et selon les recommandations de l'Organisation mondiale de la Santé (OMS), le Gouvernement a exhorté la population à adhérer aux directives de l'OMS sur le lavage des mains, l'hygiène et l'éloignement physique. Il est pourtant difficile de mettre en œuvre ces mesures préventives dans les établissements informels, où l'accès à l'eau est limité, les installations sanitaires sont inexistantes et l'éloignement physique est presque impossible.

Seule une minorité des ménages vivant dans des établissements informels ont accès au réseau public d'approvisionnement en eau, qui est moins coûteux. Dans ces établissements informels, l'approvisionnement en eau a été privatisé par des « cartels » et de nombreux résidents dépendent de fournisseurs d'eau privés, en particulier pendant la saison sèche.

L'eau coûte généralement moins par litre dans les quartiers de la classe moyenne urbaine, où il y a l'eau courante, que dans les établissements informels, où la majorité des habitants sont tributaires des fournisseurs d'eau. Par exemple, l'eau courante à Nairobi coûte entre 34 et 53 shillings kényans (0,34 - 0,53 USD) par mètre cube (1 000 litres), alors qu'un bidon de 20 litres coûte entre 10 et 50 shillings kényans dans les établissements informels.

Les dépenses en eau de la majorité des personnes ayant participé à l'enquête sur le droit à l'eau au Kenya sont supérieures à 3 % des revenus mensuels du ménage, ce seuil étant un indicateur international du niveau de dépenses acceptable. Le prix de l'eau par litre étant jusqu'à 50 fois plus élevé pour les résidents des établissements informels par rapport aux ménages de classe moyenne, le coût associé à l'eau supplémentaire nécessaire pour se laver fréquemment les mains est un obstacle économique.

En outre, 35 % des personnes participant à l'enquête* ont indiqué qu'il leur fallait plus que 30 minutes pour obtenir de l'eau, car il existe peu de points d'eau à proximité et ils doivent parcourir de longues distances pour aller chercher de l'eau. Les participants ont également mentionné que leurs communautés devaient faire face à un nombre élevé de maladies transmissibles par l'eau telles que le choléra, cette eau étant contaminée en raison de la mauvaise qualité des réseaux d'eau et d'égouts.

De nombreuses préoccupations liées à la sécurité ont été soulevées au cours de l'enquête, surtout par les femmes qui sont parfois obligées de payer des services de sécurité pour pouvoir collecter de l'eau après la tombée de la nuit. « Pendant la journée, c'est vraiment dur, car beaucoup de gens veulent de l'eau, donc je préfère en général aller chercher de l'eau la nuit. Mais c'est dangereux parce qu'on peut se faire voler », a indiqué une participante. D'autres personnes ont signalé un accroissement de la criminalité lorsqu'elles doivent laisser leur foyer sans surveillance et parcourir de longues distances pour aller chercher de l'eau la nuit.

Le droit à l'eau, « une question de vie ou de mort » selon les défenseurs communautaires

« Le Gouvernement doit savoir que l'accès à l'eau potable est notre droit. Il fournit de l'eau propre au palais d'État, donc il devrait aussi fournir de l'eau propre à la population de Mathare. Nous sommes des gens comme les autres », a déclaré Njeri Mwangi, qui fait partie du centre de justice sociale de Mathare.

Pour réaliser le projet d'enquête, le HCDH a collaboré avec un réseau de 24 centres de justice sociale à Nairobi, Kisumu et dans les régions côtières. Ces centres communautaires sont indispensables pour donner une voix aux populations défavorisées et aux groupes marginalisés afin d'illustrer les inégalités auxquelles ils sont confrontés en matière d'accès à l'eau, pour exprimer leurs priorités et pour orienter la mise en œuvre de l'objectif de développement durable 6 au niveau communautaire.

Depuis 2017, le HCDH collabore avec ces centres de justice sociale au Kenya, promeut leur travail et attire l'attention sur les problèmes relatifs aux droits de l'homme affectant les populations pauvres vivant dans les établissements informels des zones urbaines. Ce projet a permis de soutenir ces centres et de renforcer les capacités des jeunes défenseurs des droits de l'homme à l'échelle communautaire.

« À l'heure actuelle, l'accès à l'eau n'est pas seulement un droit fondamental, c'est une question de vie ou de mort dans les établissements informels, si nous voulons gagner la guerre contre la pandémie de COVID-19 », a déclaré Wilfred Olal, le coordonnateur national du Groupe de travail des centres de justice sociale. Gacheke Gachihi, coordonnateur du centre de justice sociale de Mathare, a souligné l'urgence de la situation, alertant qu'une crise sociale majeure était imminente. « La menace du coronavirus est un désastre pour la majorité des personnes vivant dans les établissements informels, qui n'ont pas d'accès à l'eau, à des installations sanitaires et à des services de base. » Les centres de justice sociale ont appelé le Gouvernement à assurer l'accès au réseau public d'approvisionnement en eau dans les établissements informels.

L'ONU soutient les mesures du Kenya face à la COVID-19

Après avoir analysé les résultats de l'enquête, le HCDH a formulé un ensemble de recommandations au gouvernement central et aux gouvernements des comtés pour atteindre les cibles de l'objectif de développement durable 6 concernant les personnes vivant dans les établissements informels et les communautés vulnérables au Kenya.

Le Haut-Commissariat a notamment recommandé d'effectuer des investissements afin d'élargir la disponibilité et l'accessibilité du réseau public d'approvisionnement en eau dans les établissements informels et les communautés vulnérables ; de mettre en place des cadres réglementaires afin de garantir que le coût associé à l'eau potable soit abordable ; et d'investir dans les infrastructures d'eau et d'assainissement, en prenant en compte la corrélation étroite entre les droits à l'eau et à l'assainissement, et le droit à la santé.

« Les liens entre le droit à l'eau et le droit à la santé ne peuvent pas être plus clairs en ce moment, alors que le Kenya lutte contre la propagation de la COVID-19. Une action rapide pour garantir l'accès à l'eau permettra de sauver des vies », a déclaré Li Fung, conseillère principale pour les droits de l'homme au Bureau du Coordonnateur résident des Nations Unies au Kenya.

Sous la direction du Coordonnateur résident des Nations Unies, l'équipe de pays des Nations Unies au Kenya a établi un partenariat avec le Gouvernement pour soutenir la lutte contre la pandémie de COVID-19, y compris dans le secteur de l'eau et de l'assainissement. Le Ministère de l'eau a installé près de 500 points de lavage des mains à Nairobi, dont 56 dans des établissements informels. Par ailleurs, l'ONU a fourni du savon à distribuer et s'efforce d'accroître l'approvisionnement en eau pour 30 000 personnes dans cinq établissements informels.

Le HCDH poursuit son partenariat avec les centres de justice sociale afin de suivre l'impact de la crise de la COVID-19 sur les droits de l'homme des personnes vivant dans les établissements informels, et d'orienter les mesures de prévention et d'intervention pour faire face aux différents risques pour les groupes et les communautés vulnérables.

6 avril 2020


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