Compter les laissés pour compte: Un grand pas kenyan vers l’inclusion


« Quand nous sommes comptés, nous commençons à compter. La contribution fondamentale des droits de l'homme est le fait que nous avons tous le droit d'être comptés. C'est le début de la responsabilité », déclare Nicolas Fasel, chef statisticien au Haut-Commissariat des Nations Unies aux Droits de l'Homme (HCDH).

Les recenseurs du Bureau National de la Statistique du Kenya recueillent des informations auprès du sénateur Isaac Mwaura, pour le recensement. Nairobi, Kenya, Août 2019 © Société de l’Albinisme du Kenya

Et compter les populations – ou décider de ne pas le faire – n'est pas une démarche neutre. Pour le Kenya, l'ambition de ne laisser personne de côté, dans la perspective de l'agenda 2030, s'est concrétisée avec le recensement national de la population et du logement de 2019.

Conformément à l'appel des objectifs de développement durable de « Ne laisser personne de côté », le bureau du Haut-Commissariat des Nations Unies aux Droits de l'homme au Kenya (HCDH Kenya) a réuni l'Institution nationale des droits de l'homme (KNCHR) et le Bureau national de la statistique (KNBS) dans un partenariat visant à identifier les communautés ou groupes de personnes laissés de côté lors de l'élaboration des politiques.

KNBS, KNCHR et HCDH Kenya ont ensemble identifié environ 28 groupes laissés pour compte et pour lesquels il y avait besoin de collecter des données. Ce fut une étape importante, dans la mesure où cela a jeté les bases pour garantir que ces groupes soient progressivement inclus dans les estimations statistiques nationales.

« En tant que Haut-Commissariat, il était impératif de répertorier ces groupes marginalisés sur la base du travail réalisé par les mécanismes internationaux des droits de l'homme », affirme Nicolas Fasel.

« Ce partenariat entre le KNCHR et le KNBS est l'un des premiers de ce type et offre un potentiel énorme pour orienter la mise en œuvre des objectifs de développement durable au Kenya du point de vue des droits de l'homme », déclare Claris Ogangah – une spécialiste des droits de l'homme au sein du HCDH Kenya, qui a joué un rôle clé dans le mémorandum d'entente entre le KNBS et le KNCHR pour intégrer une approche fondée sur les droits de l'homme dans la collecte de données.

Ce partenariat a amené le HCDH Kenya à participer à la préparation du recensement qui a eu lieu en fin août 2019 et dont les résultats provisoires ont été publiés le 4 novembre 2019.

Les chiffres renseignent l'action politique, la planification et l'allocation des ressources

A travers sa collaboration avec KNBS et KNCHR, HCDH Kenya a influencé le développement et l'inclusion de certaines questions - en particulier sur les personnes handicapées (sur la base de la série de questions du Washington Group sur le handicap), les personnes atteintes d'albinisme, les personnes intersexuées et les peuples autochtones - qui ont été prises en compte dans le questionnaire du recensement.

« Le HCDH a été impliqué depuis la signature du mémorandum d'accord et a soutenu le Bureau dans toutes les phases du recensement, du travail préparatoire à la participation à des groupes de travail techniques sur les indicateurs des droits de l'homme, en passant par la conception du questionnaire, jusqu'au recensement effectif sur le terrain », souligne M. Zachary Mwangi, directeur général du KNBS.

En participant directement à un comité de travail technique, le HCDH au Kenya a été impliqué dès les premières étapes de la préparation et de la conception du recensement jusqu'au suivi du processus sur le terrain, à la fois dans le recensement pilote d'août 2018 et dans l'exercice majeur de recensement d'août 2019.

Le recensement de la population et du logement au Kenya de 2019, le sixième depuis l'indépendance du Kenya en 1963, est le plus novateur et le plus progressif de tous. « Ce fut le premier recensement sans papier, intégrant la technologie à toutes les phases du processus de recensement. Les appareils mobiles ont été assemblés par les universités locales et le logiciel de saisie de données a été développé en interne par KNBS », note Zachary Mwangi.

En conséquence, le recensement a inclus un troisième sexe au formulaire, intersexué (personnes nées avec des caractéristiques sexuelles physiques ou biologiques qui ne correspondent pas aux définitions typiques de l'homme ou de la femme) et a élargi la liste des communautés pour inclure tous les groupes autochtones et marginalisés aux fins de reconnaissance et d'inclusion.

Le HCDH-Kenya, travaillant avec des partenaires gouvernementaux et au sein de la société civile, a plaidé pour la prise en compte systématique d'une approche fondée sur les droits de l'homme à la collecte de données sur les groupes marginalisés, la participation, la désagrégation des données de recensement, l'auto-identification, la confidentialité et la transparence.

« Auparavant, ces groupes étaient laissés de côté et le partenariat a permis de reconnaître la nécessité de faire en sorte que tout le monde participe à un exercice national aussi important, en phase et avec l'appel lancé par les objectifs de développement durable et avec la Constitution du pays », déclare Petronella Mukaindo, Responsable de programme à la Commission nationale des droits de l'homme du Kenya.

Ne pas reconnaître ces groupes aurait signifié ne pas reconnaître leur existence et cela perpétuerait les violations des droits de l'homme. « Pour un exercice de recensement, qui représente l'exercice national le plus complet sur la collecte de données, et qui se déroule une fois par décennie, il était primordial que personne ne soit laissé de côté. Les chiffres renseignent l'action politique, la planification, l'allocation des ressources et même la délimitation des frontières dans le contexte kenyan », ajoute-t-elle.

Les personnes atteintes d'albinisme doivent compter dans la prise de décision

Comme proposé par le HCDH Kenya, une question sur l'albinisme a été adoptée. C'est la toute première fois que des personnes atteintes d'albinisme ont été comptabilisées au Kenya.

Pour les membres de la société de l'albinisme du Kenya, une organisation nationale qui fait office de plateforme dans la défense des droits et des besoins des personnes atteintes d'albinisme dans le pays, il s'agit d'un événement marquant, dans la mesure où, dès 2009, ils avaient lancé une campagne pour être comptés, à travers une pétition présentée au Parlement.

 « Le Haut-Commissariat aux droits de l'homme au Kenya a joué un rôle déterminant dans le plaidoyer en faveur de l'inclusion de l'albinisme dans les instruments de recensement. De plus, sa collaboration avec les organisations représentant et pour les personnes atteintes d'albinisme a permis d'élaborer un document de synthèse et de faire du lobbying auprès du Bureau national des statistiques du Kenya pour leur inclusion. » rappelle Petronella Mukaindo.

« La revendication pour notre inclusion dans la société, de manière globale, n'a pas été facile. Les personnes atteintes d'albinisme doivent compter dans la prise de décision », déclare Isaac Mwaura, coordinateur national de la Société de l'albinisme du Kenya, qui est également le premier membre du Parlement et sénateur atteint d'Albinisme au Kenya.

L'inclusion des personnes atteintes d'albinisme dans ce recensement de 2019 contribuera à améliorer les politiques et les programmes qui leur seront bénéfiques. « Le fait de disposer de chiffres précis sur les personnes atteintes d'albinisme aidera l'État à améliorer ses services à l'intention des personnes atteintes d'albinisme, et en particulier le programme de soutien à l'albinisme », soutient Petronella Mukaindo.

Le 18 septembre 2018, Ikponwosa Ero, l'experte indépendante des Nations Unies sur l'exercice des droits de l'homme par les personnes atteintes d'albinisme déclarait que le Kenya « était sur le point de devenir un leader régional dans ce domaine ». En effet, avec ce recensement de 2019, un grand pas été accompli dans cette voie.

Le recensement fournira également des informations statistiques qui faciliteront la mise en œuvre équitable des objectifs de développement durable et permettront d'évaluer les progrès accomplis par rapport aux objectifs et aux indicateurs. Cela est essentiel pour garantir que les objectifs de développement durable favorisent la jouissance des droits de l'homme pour tous et que personne ne soit laissé pour compte.

28 novembre 2019

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