Loin des yeux, loin du cœur : décès en détention en Syrie


« Il y avait chaque jour deux détenus qui mouraient », se souvient un homme récemment détenu dans un centre géré par les autorités à Damas.

Il se rappelle le jour où un détenu a été sorti de la cellule pour un interrogatoire.

« Ils l’ont torturé avec sauvagerie et l’ont frappé à la tête. Lorsqu’on l’a ramené dans la cellule, il m’a dit, ‘je crois que je ne survivrai pas. Je t’en prie, occupe-toi de mes enfants.’ Il est mort un quart d’heure après. Les gardiens se sont contentés de venir enlever son corps », explique-t-il.

Ce récit atroce est issu des quelque 600 entretiens recueillis par la Commission d’enquête sur la Syrie pour son dernier rapport, qui examine les violences infligées aux détenus et les meurtres commis par tous les belligérants au cours des quatre dernières années et demie, du 10 mars 2011 et le 30 novembre 2015.

Des hommes, des femmes et des enfants syriens ont été interpellés dans la rue, chez eux, à leur travail, ou arrêtés aux postes de contrôle gouvernementaux, en vue d’être transférés dans l’une des dizaines de centres de détention, officiels ou secrets, gérés par les autorités d’un bout à l’autre du territoire syrien. Ces détenus sont assassinés en masse à l’occasion d’actes qui relèvent de l’extermination, accomplis dans le cadre d’une politique de l’État visant à attaquer les civils, ce qui constitue un crime contre l’humanité, conclut le rapport. Il y avait, parmi les personnes mortes dans les centres de détention gouvernementaux, des enfants, parfois âgés de sept ans à peine.

Au lieu d’enquêter sur ces morts, les forces gouvernementales s’emploient à dissimuler le fait qu’elles ont été causées par les omissions ou les actes délibérés de fonctionnaires haut placés.

« Les agents pénitentiaires, leurs supérieurs hiérarchiques, les haut-gradés des hôpitaux militaires et la police militaire étaient au courant de ces décès en masse », déclare le président de la Commission, Paulo Sérgio Pinheiro. « La quasi-totalité des détenus qui ont survécu sont sortis de prison après avoir enduré des souffrances inimaginables. Le spectre de l’arrestation ou de l’enlèvement, et des horreurs presque inévitables qui s’ensuivent, hante les Syriens et paralyse des communautés entières à travers le pays. »

Bon nombre d’autres détenus ont péri dans les prisons gouvernementales en raison de blessures non traitées, de maladies, et de privation de soins médicaux.

Dans un centre de détention de Damas, trois ou quatre détenus au moins mouraient chaque jour du fait de l’incurie des autorités, selon un agent de sécurité de la Direction générale du renseignement qui a fait défection.

« Ils mouraient principalement à cause du manque d’hygiène dans les cellules surpeuplées », a-t-il indiqué.

Les cellules étaient tellement bondées qu’ils ne pouvaient pas bouger d’un centimètre. Leurs pieds enflaient et certains prisonniers étaient atteints de gangrène.

« Si le problème médical était urgent, j’allais directement chez le directeur de la prison », a-t-il expliqué. « Mais personne ne s’en souciait. De temps à autre, un médecin allait jeter un coup d’œil au malade et lui posait le cas échéant quelques questions. »

Les Syriens ne sont pas seulement torturés et assassinés dans les prisons de l’État, mais aussi dans les centres de détention improvisés par le groupe terroriste Jabbat al-Nosra et d’autres groupes armés d’opposition.

« Dans toute la Syrie, des civils ont été victimes d’exécutions sommaires à la suite de procès illicites et certains individus pris en otages par des groupes armés sont morts pendant leur captivité », observe Vitit Muntarbhorn, l’un des membres de la Commission.

Une femme âgée, qui faisait partie d’un groupe de civils de la région d’Al-Chougour, dans le gouvernorat d’Idlib, pris en otage par le Front Al-Nosra et détenu dans une de ses prisons, se souvient d’avoir entendu les cris et les hurlements des hommes qu’on torturait.

« J’entendais tout à travers les murs — les coups de fouet, les passages à tabac et pire encore », a-t-elle déclaré. « Parfois, j’entendais les coups de feu lorsqu’on exécutait des prisonniers. »

L’État islamique d’Iraq et du Levant (Daech) soumet également ses détenus à de graves violences, dont des tortures et des exécutions sommaires, qui constituent des crimes contre l’humanité et des crimes de guerre.

« Ceux qui se sont rendus coupables des traitements inhumains, des tortures et des décès de détenus dans l’ensemble du pays doivent répondre de leurs actes », a déclaré la Commissaire Carla Del Ponte. « Ils sont tous pénalement responsables, à titre individuel », a-t-elle poursuivi, observant que, parmi ses nombreuses recommandations, la Commission avait appelé le Conseil de sécurité à saisir la Cour pénale internationale de la Haye de la situation en Syrie.

15 février 2016

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