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Liberté et égalité : une conversation sur droits de l’homme en Australie

Déclaration de Michelle Bachelet, Haute-Commissaire des Nations Unies aux droits de l'homme, lors de la Conférence de la Commission australienne des droits de l'homme

Sydney, le 8 octobre 2019

« Madame la Présidente de la Commission australienne des droits de l'homme Rosalind Croucher et chers commissaires,

Monsieur Les Malezer, membre de l'Instance permanente sur les questions autochtones des Nations Unies,

Chers membres du Parlement et représentants du Gouvernement,

Monsieur Charles « Chicka » Madden,

Chers collègues et amis,

C'est pour moi un honneur de présenter mes hommages au peuple Gadigal de la nation Eorie, aux anciens, passés et présents, et à toutes les populations aborigènes et insulaires du détroit de Torres en tant que propriétaires traditionnels et gardiens de cette terre.

Je remercie également Rosalind et la Commission australienne des droits de l'homme de m'avoir invitée en Australie cette semaine et de m'avoir demandé de participer à cette importante Conférence nationale des droits de l'homme.

Je suis heureuse de revenir dans ce pays dans lequel je me suis réfugiée à l'âge de 23 ans alors que je fuyais le régime Pinochet. Je me souviens de la solidarité, de la chaleur et de la générosité dont ont fait preuve à l'époque les Australiens à mon égard, même si je ne peux m'empêcher de me demander si j'aurais eu la même expérience en tant que réfugiée aujourd'hui. 

Je suis particulièrement heureuse de participer à cette « conversation nationale » sur la signification que revêtent les droits de l'homme pour les Australiens aujourd'hui, et la manière dont nous pouvons assurer leur protection pour tous – maintenant et pour les générations futures.

Je félicite la Commission australienne des droits de l'homme pour cette importante initiative. Nous avons tous des droits, du seul fait de notre humanité. Mais si nous attendons que nos droits soient conférés du sommet vers le bas au moyen de lois et de politiques, nous pourrions attendre éternellement. Les droits doivent également être revendiqués du bas vers le haut, grâce à l'autonomisation et la participation. Le processus consistant à discuter et débattre des droits peut lui-même nous aider à comprendre la valeur de ces droits et à les défendre avec plus de conviction.

À travers cette conversation nationale, qui, je l'espère, atteindra l'éventail d'Australiens le plus large possible, vous avez la possibilité de définir un programme des droits de l'homme pour l'Australie pour les cinq à dix prochaines années, et au-delà. Un programme qui peut être décidé à la fois par les jeunes et par ceux à un « âge plus avancé ». Des plus jeunes Australiens, des communautés de migrants et de réfugiés, aux Australiens les plus anciens, les habitants aborigènes de ce territoire. Un programme pour les Australiens des grandes villes et ceux des plus petites villes rurales. Un programme pour les personnes vivant avec un handicap, pour les femmes comme pour les hommes, et pour tous ceux qui se définissent différemment. Un programme dans lequel les entreprises peuvent distinguer la valeur ajoutée dans la défense des droits de l'homme. Un programme des droits de l'homme pour tous.

Cette discussion nationale vous aidera à fixer un ensemble d'objectifs communs, pour lesquels vous pourrez obtenir le soutien du public et grâce auxquels vous pourrez obtenir l'engagement du Gouvernement. Ces objectifs peuvent également être présentés à la communauté internationale l'année prochaine lorsque l'Australie effectuera son troisième Examen périodique universel au Conseil des droits de l'homme des Nations Unies. Il s'agit d'un processus important dans le cadre duquel tous les pays, grands et petits, sont invités à faire le point tous les quatre ans sur leurs progrès en matière de droits de l'homme, en consultation avec la société civile et des institutions nationales comme la Commission australienne des droits de l'homme.  L'Australie fera rapport aux autres pays et recevra un retour d'information et des recommandations.

Chers collègues et amis,

Vous ne commencez pas ce processus de zéro. Il y a 10 ans, la Consultation nationale sur les droits de l'homme, dirigée par Frank Brennan, a suscité de très nombreuses recommandations importantes. Il est important de renouveler cette vision et de la remettre au goût du jour. Le livre blanc de 2017 sur les droits de l'homme du Gouvernement énonce également les objectifs de la politique étrangère de l'Australie concernant les droits de l'homme, tant dans la région que dans le monde.  L'Australie a compté trois plans d'action nationaux, le plus récent ayant été lancé en 2012.

Depuis, l'Australie a également connu la déclaration d'Uluru, un appel lancé par les populations indigènes afin de faire reconnaître la voix des Premières Nations au Parlement australien, d'élaborer des traités et d'établir la vérité historique.  Je salue les aînés et les dirigeants communautaires qui ont mis en avant une telle vision puissante de la justice et de la réconciliation – une vision profondément ancrée à la fois dans la sagesse traditionnelle et dans les droits de l'homme.

L'Australie a également reçu de nombreux conseils et recommandations de la part des mécanismes des Nations Unies relatifs aux droits de l'homme. Ce pays a ratifié la plupart des principaux traités internationaux des droits de l'homme et a été examiné régulièrement par les organes conventionnels des droits de l'homme. Ne serait-ce que le mois dernier, le Comité des droits de l'enfant et le Comité des droits des personnes handicapées ont examiné la situation des droits de l'homme dans leur domaine respectif en Australie. Depuis 2008, l'Australie a reçu au moins neuf visites de Rapporteurs spéciaux des Nations Unies, qui ont fourni des recommandations détaillées et concrètes sur des questions telles que les droits des peuples indigènes ; la santé ; la dette extérieure ; la traite des personnes ; les défenseurs des droits de l'homme ; les migrants ; et la discrimination à l'égard des femmes.

Les analyses et les résultats, ainsi que les recommandations et les conseils permettant de faire avancer les droits de l'homme en Australie ne manquent donc pas. J'entends parfois des commentateurs australiens dénoncer toute cette attention et suggérer que les mécanismes des Nations Unies relatifs aux droits de l'homme devraient concentrer leurs efforts ailleurs. Toutefois, ce mécanisme de contrôle ne vient pas d'un système politique international chargé de faire appliquer des règles de l'extérieur.

Il est fondé sur des normes internationales que l'Australie a contribué à créer, que les gouvernements australiens successifs ont volontairement adoptées ; et que les Australiens eux-mêmes – des gens comme vous – ont cherché à promouvoir et à utiliser, dans vos efforts pour faire de l'Australie un pays meilleur, plus inclusif, et plus humain.

À bien des égards, je pense que les Australiens se sont reposés sur les mécanismes internationaux des droits de l'homme en raison de l'absence d'une charte ou d'une législation complète dans le domaine des droits de l'homme au niveau national. Les Australiens bénéficieraient grandement d'une loi exhaustive sur les droits de l'homme capable de protéger systématiquement tous leurs droits. Je vous encourage tous à inclure cette question importante dans vos stratégies et vos activités de plaidoyer en matière de droits de l'homme. Le Victoria, le Territoire de la capitale australienne et plus récemment le Queensland ont joué un rôle de premier plan à cet égard, en élaborant leur propre législation en matière de droits de l'homme dans leur État ou territoire et j'espère qu'un jour cela sera possible pour l'ensemble du Commonwealth et pour tous ceux qui vivent dans ce pays.

En attendant, les Australiens s'appuient sur un ensemble disparate de lois qui portent sur différentes formes de discrimination. Néanmoins, plusieurs de ces lois doivent être mises à jour, les lacunes en matière de protection doivent être comblées, et les nombreuses exceptions et réserves doivent être clarifiées. Les lois ont également tendance à définir les droits en termes négatifs plutôt que positifs – interdisant certaines actions et créant le besoin pour les particuliers de porter plainte, plutôt que de s'attaquer à des questions juridiques et stratégiques plus vastes. Par conséquent, le modèle est centré sur les différends plutôt que sur un système, et s'appuie sur des mesures correctives plutôt que proactives.  Je salue les propositions détaillées et réfléchies de la Commission australienne des droits de l'homme visant à synthétiser et harmoniser ces lois fédérales et des États.

Chers collègues et amis,

Permettez-moi de mentionner quelques-unes des questions qui ont déjà été abordées au cours de ma visite – et je me réjouis de participer à de plus amples discussions avec divers groupes au cours des prochains jours.

Hier à Melbourne, j'ai eu la chance de parler avec un groupe fantastique et engagé de militants et défenseurs des droits des femmes et des filles australiennes.  La situation en Australie est bien meilleure que dans bien d'autres pays, mais les femmes continuent de se heurter à de nombreux obstacles, notamment l'inégalité de rémunération, la discrimination au travail et le harcèlement sexuel généralisé. J'entends également parler depuis longtemps du problème de la très haute misogynie dont souffrent les femmes dans le milieu politique australien et dans d'autres secteurs de la société.

Je sais par expérience que cette situation n'est pas spécifique à l'Australie – et que ces problèmes ne disparaitront pas du jour au lendemain. Cependant, le fait de permettre à davantage de femmes d'assumer des fonctions de direction en politique, dans les entreprises et dans la société – y compris les femmes indigènes – contribuera à réaliser
la vision de « l'égalité et la liberté » en Australie.

Je me suis également entretenue avec des groupes travaillant avec les réfugiés et les jeunes au sujet du recours massif à la détention comme moyen de « traiter » des problèmes sociaux, et du fait que cela affecte certains groupes de façon disproportionnée, notamment les populations aborigènes et insulaires du détroit de Torres.

Le mois dernier à Genève, j'ai rencontré la plus jeune personne à s'être adressée au Conseil des droits de l'homme : un jeune aborigène de 12 ans venant d'Alice Springs et nommé Hoosan Dujuan. Je vous encourage tous à regarder le documentaire le concernant, intitulé In my blood it runs. J'ai été choquée d'apprendre que l'âge de la responsabilité pénale en Australie est de seulement 10 ans.  Quelque 600 enfants de moins de 14 ans sont détenus chaque année dans des centres de détention pour mineurs partout dans le pays. Les enfants aborigènes et insulaires du détroit de Torres constituent près de 70 % d'entre eux. Ce sont souvent les enfants les plus vulnérables et défavorisés qui sont confrontés au système judiciaire à un jeune âge. En tant que pédiatre, j'ai pu constater à quel point cela pouvait être néfaste et servait rarement l'intérêt supérieur de l'enfant.  J'espère sincèrement que l'Australie suivra les recommandations du Comité des droits de l'enfant et élèvera l'âge minimum à un niveau accepté à l'échelle internationale et à au moins 14 ans.

Le mois dernier, le Comité des droits des personnes handicapées a également soulevé des problèmes concernant la ségrégation et le placement en institution des personnes handicapées, ainsi que les pratiques de stérilisation forcée des enfants et des adultes handicapés, en particulier des femmes et des filles, qui perdurent aujourd'hui. Je me félicite de la mise en place de la Commission royale d'enquête sur la violence, les mauvais traitements, la négligence et l'exploitation des personnes handicapées.

La détention obligatoire est également un pilier du dispositif australien d'immigration et d'asile.  La grande majorité des personnes affectées n'ont commis aucun crime, beaucoup d'entre elles sont dans des situations de grande vulnérabilité, et certaines sont des enfants, mais elles sont pourtant soumises à des détentions prolongées d'une durée illimitée et pratiquement sans recours possible.  Les personnes retenues dans des centres extraterritoriaux tels que ceux des îles de Nauru et de Manus en font partie. Nous disposons de nombreuses preuves attestant des effets néfastes que cela peut avoir sur leur bien-être physique et mental.

Je me rends compte que les politiques australiennes en matière de demande d'asile et d'immigration se sont enracinées au fil des ans et des gouvernements. Toutefois, je suis convaincue qu'il est temps à présent de revenir sur ces politiques, ou tout du moins d'atténuer leurs pires effets.

J'encourage l'Australie à fournir davantage de solutions de substitution à la détention respectueuses des droits de l'homme, non privatives de liberté et communautaires.  Les faits montrent que ces solutions permettent de réduire la détresse et le dommage causés à ces personnes et incitent davantage les migrants à se conformer aux décisions en matière d'immigration. Elles constituent également une alternative rentable aux infrastructures de détention qui s'avèrent coûteuses.

La « loi Medevac » qui est entrée en vigueur en mars de cette année montre également le type d'améliorations pratiques qui peuvent être apportées au système d'asile pour faire respecter les obligations internationales en matière de droits de l'homme et atténuer les effets néfastes de la détention.  J'ai bien peur que les projets d'abroger cette loi n'entraînent des batailles juridiques supplémentaires (et coûteuses) et qu'ils ne mettent en danger la vie de ces personnes. Je lance un appel aux membres du Parlement de ne pas réduire à néant les quelques progrès réalisés. 

Chers collègues et amis,

L'un des principaux objectifs pour toute société libre et égale est de faire face aux violations des droits de l'homme commises par le passé, en particulier à l'encontre des peuples autochtones, et de reconnaître les nombreuses séquelles causées par la violence et la douleur et qui continuent de marquer la société aujourd'hui.  L'adoption d'un traité avec les populations aborigènes et insulaires du détroit de Torres, et la reconnaissance constitutionnelle de la voix du peuple des Premières Nations dans les affaires nationales constitueraient des mesures historiques. Ces changements peuvent nécessiter un processus soutenu en matière d'éducation, des débats et la recherche de consensus, mais je suis convaincue qu'ils sont réalisables.

L'Australie est une société multiculturelle, dont les traditions égalitaires sont profondément enracinées, et où la promotion de la femme a fait de grands progrès.  Mais tandis que le pays dans son ensemble obtient des résultats élevés concernant la plupart des indices de développement humain et de bien-être social, il existe de grandes inégalités face à l'exercice des droits économiques, sociaux et culturels, en particulier pour les peuples indigènes et les communautés éloignées.  Nous devons nous assurer que les stratégies visant à régler ce problème sont conçues entièrement par les communautés autochtones et leur appartiennent pleinement. Des écoles aux quartiers, en passant par le lieu de travail et tous les aspects de la vie, les populations aborigènes et insulaires du détroit de Torres doivent pouvoir jouir de leurs droits, libertés et possibilités sur un pied d'égalité.

Chers collègues et amis,

Comme Rosalind l'a indiqué, il semble parfois que nous soyons dans une période difficile en matière de droits de l'homme, non seulement ici, mais aussi à l'échelle mondiale.

Il est crucial que nous prenions le temps de réfléchir à nos réussites et à la manière dont nous aurions pu parfois mieux répondre aux besoins de la population. Cela est vrai à l'échelle mondiale, mais aussi à l'échelle nationale et locale : une bonne gouvernance et un militantisme solide doivent sans cesse chercher de nouvelles approches, de nouvelles stratégies, de nouveaux partenariats, de nouvelles façons de travailler.

Plutôt que de catégoriser ceux en faveur du renvoi des réfugiés comme des personnes intolérantes et racistes, nous devons écouter et reconnaître que la peur, l'anxiété, l'insécurité ou d'autres facteurs peuvent expliquer de telles attitudes. Nous devons nous éloigner des notions abstraites des droits de l'homme et parler des êtres humains concernés dans une langue que tout le monde peut comprendre. Nous devons utiliser la raison et les faits– ainsi que l'empathie – pour aider à modérer les réactions émotionnelles et viscérales.  Une « conversation » est nécessaire.

Nous devons arrêter de travailler en vase clos – en tant que défenseurs des droits des femmes, défenseurs des réfugiés, défenseurs des populations autochtones.  En réalité, nous devons arrêter de travailler en vase clos en tant que défenseurs des droits de l'homme : nous devons faire cause commune avec les personnes travaillant pour l'environnement, les changements climatiques et le développement durable.  Nous devons trouver de nouveaux partenariats – avec les entreprises, les syndicats, les groupes religieux, les professionnels de l'éducation et bien d'autres –pour offrir un soutien plus large en matière de droits de l'homme.

Nous devons aussi et surtout inclure les jeunes. Comme Rosalind l'a dit ce matin, les décisions prises aujourd'hui influenceront toute leur vie – et ils ont assurément le droit de participer à ces décisions. Nous avons besoin de leur énergie et de leurs idées pour nous assurer de respecter, protéger et réaliser davantage leurs droits. Nous avons aussi besoin de la légitimité de leurs voix pour déterminer le chemin qu'empruntera la société australienne, et la planète que nous partageons tous.

Le vaste mouvement social qui s'est produit en Australie sur la question de l'égalité devant le mariage est un exemple encourageant des possibilités qui s'offrent à nous.  La mobilisation croissante autour des questions relatives aux changements climatiques nous laisse espérer que la même chose pourra se produire.  Cela montre qu'il est possible de réaliser des avancées importantes dans le domaine des droits de l'homme, que les Australiens se soucient bien des droits de l'homme et qu'ils peuvent se mobiliser pour défendre les droits des autres.

Ce rassemblement nous rappelle que nous sommes plus qu'un groupe d'individus. Ensemble, nous pouvons être une force collective pour la défense et la promotion des droits de l'homme dans un contexte marqué par d'énormes défis pour l'Australie et le monde entier. La participation de la société civile est la pierre angulaire de ces efforts – la force vitale qui appuie toute démocratie et société saine. Il ne s'agit pas d'une préoccupation spécifique à la communauté des droits de l'homme ni d'un agenda mondialiste, c'est l'affaire de tous les Australiens de tous horizons.

Je vous remercie tous pour votre travail acharné et souvent difficile. Ces efforts sont primordiaux pour lancer un message de paix et espérer construire quelque chose de positif, pour adopter ce que j'appelle un « optimisme stratégique ». En encrant nos sociétés et nous-mêmes dans les principes des droits de l'homme, nous pouvons mieux faire face aux défis et aux incertitudes des années à venir.  Nous sommes certains de défendre les vraies valeurs de l'humanité – et d'œuvrer pour des sociétés libres et égales. Je vous souhaite de mener des discussions fructueuses à l'occasion de cette conversation nationale. »