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« Les droits de l’homme ne sont pas une préoccupation isolée » :
la Haute-Commissaire Michelle Bachelet rencontre des victimes au Mexique


Harvard Kennedy School of Government

18 octobre 2019

Je suis ravie d'avoir l'occasion de prendre la parole et de vous écouter.  Tous les jours à la Kennedy School of Government, on cherche à trouver des solutions à certains des problèmes les plus pressants de notre temps. La communauté des droits de l'homme a besoin de vos idées et réflexions sur certains des enjeux les plus urgents auxquels nous sommes confrontés jour après jour.

Comment pouvons-nous rendre le monde plus sûr ? 

Quelles stratégies permettront d'élaborer les mesures les plus globales, rapides et efficaces pour répondre à l'urgence climatique mondiale ? 

Comment les gouvernements, les entreprises et les individus résolvent-ils le mieux les problèmes créés par les processus économiques mondialisés ? 

La liberté d'expression, d'information, de pensée et de croyance peut-elle survivre à une époque où les sociétés et les États peuvent établir un processus de surveillance à 360 degrés – ou faut-il dire adieu à la protection de la vie privée et à de nombreux autres droits fondamentaux ? 

Pourquoi, dans un monde de plus en plus connecté, autant de dirigeants et communautés ont-ils commencé à s'éloigner de solutions connectées et collaboratives au profit de l'isolement et de la division ? 

Dans un monde où les inégalités se creusent, comment pouvons-nous établir la justice, la dignité humaine et l'égalité pour tous les êtres humains, sans distinction de sexe et de genre, de race, de religion, de situation migratoire ou de toute autre caractéristique ? 

Ces questions sont urgentes. La vie de vous tous réunis aujourd'hui et celle de vos enfants peuvent être façonnées par des politiques que les dirigeants du monde établissent – ou ne parviennent pas à établir – en réponse à ces questions aujourd'hui. 

Et nous avons tous pour responsabilité d'influencer ces politiques. 

Je m'adresse ici à vous non seulement en tant qu'ancienne chef d'État et de Gouvernement et en tant que responsable des Nations Unies, mais aussi en tant que mère et grand-mère : comme un être humain ordinaire qui se soucie de notre monde, comme vous tous. 

Je considère la politique comme une source essentielle d'espoir et de construction positive. Il s'agit de faire du mieux que nous pouvons, parce que cela nous tient à cœur – et parce qu'il le faut. Dans cette lutte, je suis une optimiste stratégique. Je sais que si nous voulons façonner de meilleures politiques pour résoudre ces problèmes mondiaux, nous devons tout d'abord être convaincus de pouvoir réussir. 

Permettez-moi donc de commencer cette discussion en soulignant qu'en effet, nous pouvons relever ces défis. Les êtres humains ont surmonté de nombreux obstacles et ont trouvé des solutions de génération en génération. 

Les nations ont donné le droit de vote, ou de pleine participation, à un grand nombre de personnes auparavant privées de ces droits – y compris, dans beaucoup de nos pays, à la moitié de la population : les femmes. Certains pays ont permis à des millions de personnes de sortir de la pauvreté et d'accéder à l'enseignement supérieur, à des soins de santé de qualité et à une plus grande dignité. Ces gains ont été énormes pour la cause des droits de l'homme. Ils ont été réalisés en dépit d'énormes difficultés : politiques, économiques, sociales et culturelles. 

Et ils ont renforcé nos sociétés, ouvrant ainsi la voie à de plus grandes avancées dans tous les domaines. 

Par conséquent, même si ce ne sera pas facile, je tiens à vous assurer que l'heure n'est pas au désespoir, ni aux désillusions et au désengagement. 

Voyons à présent les défis qui se présentent et comment nous pouvons les surmonter.

Les changements climatiques

Les changements climatiques affectent chaque région du monde et ses conséquences pour les droits de l'homme dans un avenir très proche pourraient être catastrophiques. Ils entraînent dès à présent une forte augmentation de la faim dans le monde qui, selon la FAO, a augmenté cette année pour la première fois depuis dix ans. Des experts de l'OMS prévoient que les changements climatiques provoqueront environ 250 000 décès supplémentaires par an entre 2030 et 2050 – à cause de la malnutrition, du paludisme, de la diarrhée et du stress thermique à eux seuls. Dans de nombreux pays, les situations météorologiques chaotiques et autres manifestations de la situation d'urgence environnementale dans laquelle nous nous trouvons réduisent déjà à néant les avancées majeures réalisées en matière de développement ; les conflits s'aggravent, les déplacements et les tensions sociales augmentent, la croissance économique est freinée et les inégalités sont de plus en plus prononcées. 

L'économie de chaque pays ; les structures institutionnelles, politiques, sociales et culturelles de chaque État ; et les droits de l'homme de chaque communauté seront touchés.

Être une optimiste stratégique ne veut pas dire cultiver des illusions. C'est faire preuve de clarté. Et bien que cette réalité soit sombre et que la période d'action touche à sa fin, il est encore temps d'agir

Nous vivons à une époque extraordinaire sur le plan de l'innovation. L'adoption d'approches mieux réfléchies concernant notre utilisation des ressources naturelles et renouvelables ; l'instauration de politiques protégeant et donnant une voix aux communautés marginalisées, notamment par le biais de diverses initiatives de protection sociale ; et la mise en place de meilleures stratégies par les entreprises sur l'ensemble de leur chaîne d'approvisionnement peuvent être bénéfiques pour l'environnement et promouvoir une plus grande dignité humaine et une meilleure protection des droits de l'homme. 

Les principes et le droit relatifs aux droits de l'homme peuvent éclairer et renforcer les politiques internationales, régionales et nationales en matière de changements climatiques. Ils peuvent promouvoir des politiques qui nous rendent plus résilients et davantage capables de nous adapter aux dommages causés par les changements climatiques ; des politiques qui protègent les communautés les plus vulnérables ; et des politiques qui nous permettent de tirer profit des compétences et des idées de tous les membres de la société. 

Une action climatique efficace nécessite une participation vaste et significative. Ce sont les politiques climatiques efficaces qui permettront d'autonomiser les femmes ; les peuples autochtones ; et ceux qui vivent dans des zones vulnérables, qui sont souvent membres de communautés marginalisées et victimes de discrimination. Pour ce faire, les gouvernements doivent reconnaître les facteurs structurels qui exacerbent la vulnérabilité de ces communautés aux changements climatiques ; les impliquer dans la recherche de solutions ; et allouer des ressources à la défense de leurs droits. 

Il y a quelques mois seulement, l'ancienne Haute-Commissaire Mary Robinson s'est exprimée ici même au sujet des changements climatiques. Comme elle l'a souligné, les femmes sont parmi les personnes les plus touchées – mais elles peuvent également être en mesure d'aider à élaborer les meilleures politiques sur le climat. 

Il en va de même pour les peuples autochtones. Bien qu'ils soient de plus en plus chassés de leurs terres par la destruction de l'environnement et les dommages causés par les changements climatiques, les peuples autochtones, grâce à leurs connaissances et leur sagesse ancestrales, ont permis à un grand nombre de forêts et d'autres ressources du monde d'exister encore aujourd'hui. Ils peuvent contribuer de différentes manières, notamment à travers la maîtrise traditionnelle des incendies ; les systèmes d'alerte précoce ; la collecte des eaux de pluie ; les techniques agricoles traditionnelles et la gestion des littoraux.

Je trouve encourageant le fait que le droit à un environnement sain et durable, qui définit la relation entre l'environnement et les droits de l'homme, soit de plus en plus reconnu et figure dans plus d'une centaine de lois nationales et régionales. Pour chacun d'entre nous, un environnement sain n'est pas moins important que la nourriture que nous mangeons, l'eau que nous buvons, ou la liberté de pensée que nous chérissons ; nous devons pouvoir tenir pour responsables ceux qui s'opposent à ces droits. 

Les inégalités

Permettez-moi d'avancer légèrement la discussion. Les défis auxquels nous sommes actuellement confrontés présentent de nombreuses caractéristiques, dont le fait qu'ils sont étroitement liés les uns les autres, tel un écosystème. Nous ne pouvons lutter contre les changements climatiques, les mouvements de population à grande échelle, les tensions et les conflits ou encore le développement durable sans traiter également les inégalités – et je dirais même que nous ne pouvons résoudre efficacement ces problèmes à moins que nous ne défendions et promouvions l'éventail des droits économiques, sociaux, culturels, civils et politiques. 

Comme le Secrétaire général des Nations Unies Antonio Guterres l'a fait remarquer en parlant des inégalités, la moitié de la richesse du monde est détenue par une poignée de personnes tenant autour d'une table de conférence. Quatre milliards de personnes n'ont accès à aucun filet de sécurité ni aucune forme de protection sociale. Les pays les plus pauvres et les plus marginalisés vivent avec les pires conséquences de l'austérité, de l'injustice, des changements climatiques et de la pauvreté.

Aujourd'hui, les inégalités face aux revenus, à la richesse, à l'accès aux ressources et à l'accès à la justice augmentent dans chaque région du monde. Elles sont un affront aux principes de l'égalité, de la dignité et des droits de l'homme de tout être humain. Elles sont le résultat d'une mauvaise gouvernance, de la corruption, de l'absence d'un état de droit, de la discrimination et d'institutions faibles ou partiales : elles trouvent autant leur origine dans les violations des droits civils et politiques que dans celles des droits économiques, sociaux et culturels. 

Les inégalités comptent parmi les principaux facteurs expliquant plusieurs tendances mondiales extrêmement préoccupantes pour le HCDH et pour l'ensemble du système des Nations Unies. Les conflits armés sont souvent cités comme l'une des causes fondamentales de la migration involontaire. Mais là encore, nous nous rendons compte que les déplacements involontaires et les conflits sont le résultat des inégalités et de leurs facteurs sous-jacents – notamment la pauvreté, la discrimination, l'oppression, la violence, la mauvaise gouvernance, les changements climatiques et les violations des droits civils, politiques, économiques, sociaux et culturels. 

Les inégalités menacent également la paix et la sécurité en nourrissant les ressentiments, l'extrémisme et les conflits.

Le programme de développement durable à l'horizon 2030, qui constitue une occasion unique et sans précédent de mettre fin à la pauvreté extrême grâce à un projet coopératif et véritablement global, a notamment pour but de résoudre les problèmes interdépendants qui encouragent et aggravent les inégalités. Cela nécessitera également des efforts exhaustifs pour faire avancer l'ensemble des droits – y compris les droits économiques, sociaux, culturels, civils et politiques, afin qu'ils puissent fonctionner en synergie. 

Au cours des 12 prochaines années, la communauté internationale a la capacité de mettre fin à la pauvreté extrême et à la faim, d'assurer un développement beaucoup plus vaste et inclusif, et de faire en sorte que notre planète favorise la paix, une plus grande justice et la lutte contre les préjudices. 

Toutefois, les progrès réalisés dans le cadre du Programme 2030 ralentissent. Si nous continuons sur cette lancée, nous n'atteindrons pas ces objectifs, et j'aborderai dans un instant les principales raisons qui, à mon avis, expliquent le déclin observé en matière d'engagement. Néanmoins, je voudrais tout d'abord définir d'autres problèmes complexes qui se profilent à l'horizon.

Paysage numérique 

L'écosystème numérique influence à présent une part importante et grandissante de nos vies. 

Cela est, à de nombreux égards, très positif. Les outils numériques peuvent être extrêmement utiles pour les activités de défense des droits de l'homme. 

Des flux de données ont été utilisés pour suivre et interrompre la traite et l'exploitation d'êtres humains, y compris des pratiques assimilables à l'esclavage moderne dans les chaînes d'approvisionnement du secteur des entreprises. L'augmentation des discours de haine et d'autres indicateurs en ligne de tensions croissantes peuvent constituer des signes précoces annonçant des violences imminentes. En surveillant ces phénomènes, les responsables peuvent agir rapidement pour prévenir la violence. 

En revanche, il est également de plus en plus évident que le paysage numérique s'accompagne d'aspects néfastes. L'espace numérique représente de plus en plus une menace pour les défenseurs des droits de l'homme. Ces personnes sont attaquées ou insultées par des acteurs privés uniquement en raison de leurs activités de soutien aux droits de l'homme sur Internet. 

Dans chaque région, certains gouvernements utilisent également des outils de surveillance numérique pour localiser et cibler les défenseurs des droits de l'homme et les personnes perçues comme critiquant le gouvernement – y compris des avocats, des journalistes, des militants des droits fonciers ou de l'environnement, et des personnes qui soutiennent l'égalité pour les membres de la communauté LGBTI. 

Toute une gamme de mesures de surveillance, de suivi en ligne, et de collecte de données – comme l'historique de navigation ; l'historique des achats ; l'historique des recherches ; les données de localisation ; les données financières ; les données sur la santé ; etc. – alimentent d'immenses banques de données sur chaque femme, homme et enfant. Ces banques de données comprennent parfois des informations détaillées sur nos opinions, la nature de nos relations, nos antécédents sociaux, notre état de santé, notre situation financière et bien d'autres. 

Elles peuvent être filtrées, traitées et évaluées par des gouvernements ou des acteurs privés pour de nombreux motifs – sans obligation de rendre des comptes ; sans supervision adéquate des résultats ; voire sans que nous sachions ce qu'il se passe ou que ces banques de données existent. 

Dans de nombreux cas, cette utilisation des technologies numériques pour mener de vastes opérations de surveillance de masse est d'une échelle et de la nature telles qu'elle va manifestement à l'encontre du droit à la vie privée, du droit à la liberté d'opinion et d'expression, et d'autres droits.

Aujourd'hui déjà, du soi-disant travail de police « prédictive » aux sanctions pénales, en passant par la médecine, les finances et les principaux aspects de la protection sociale, les processus automatisés font des prévisions sur le comportement des individus et prennent des décisions ayant d'énormes répercussions sur la vie de ces personnes. 

Ces effets sont-ils sans risque ? Pas vraiment. 

La qualité des systèmes dépend de la qualité des données fournies, et les données elles-mêmes sont souvent biaisées. Dans bien des cas, les prédictions fondées sur l'intelligence artificielle semblent arbitraires et injustes, et exacerbent la discrimination systémique ancrée dans la société. Ces effets ne sont pas inévitables, mais ils se produisent d'ores et déjà – et leur incidence et leur gravité ne feront qu'augmenter si nous n'agissons pas.

Existe-t-il une supervision adéquate ou une transparence suffisante concernant l'utilisation des mégadonnées ? La réponse est non. 

L'utilisation de l'intelligence artificielle et des mégadonnées soulève également de nouvelles questions essentielles au sujet de la responsabilité. Bien que l'État soit toujours le principal défenseur des droits de l'homme, dans ce contexte les entreprises privées sont responsables de la conception et de la fabrication d'outils chargés de recueillir des données et mener des activités de surveillance – ainsi que de l'entretien et de la propriété des serveurs stockant ces informations. Je reviendrai sur le rôle clé du secteur privé dans un instant, mais cela vaut la peine de le mentionner ici. 

Plus fondamentalement encore, les objectifs de ces systèmes sont-ils bénins ? 

Dans certains pays, d'énormes quantités de données sont recueillies grâce à la surveillance et sont utilisées pour déterminer un score individuel servant à accorder ou refuser l'accès de la population à certaines opportunités et certains services. Cela s'apparente à l'utilisation des antécédents de crédit dans d'autres contextes. Mais va-t-on s'arrêter là ? De manière générale, nous avons pu constater que les données une fois recueillies font leur propre chemin – elles peuvent être utilisées pour une multitude de fins qui vont bien au-delà de l'objectif original ou identifié. 

En outre, cette interaction entre l'intelligence artificielle et l'accumulation de données sur notre personnalité et nos choix va encore plus loin lorsque ces informations sont utilisées par des acteurs publics ou privés pour manipuler nos pensées et modifier nos choix. 

Il ne s'agit pas d'un scénario futuriste et fictif. Que ce soient les élections présidentielles aux États-Unis, le référendum sur le Brexit au Royaume-Uni ou les récentes élections au Brésil et au Kenya – où de faux sondages et d'autres campagnes de désinformation ont été largement diffusés – nous recevons de plus en plus de rapports sur l'utilisation de bots informatiques et de campagnes de désinformation sur les médias sociaux visant à influencer l'opinion et les choix des électeurs individuels. 

Internet semble parfois devenir la scène de formes très complexes de propagande – provenant de mouvements d'extrémisme violent, d'acteurs privés ou d'autorités gouvernementales œuvrant à l'échelle nationale ou avec des résidents d'autres États. 

Nous devons absolument nous assurer que les garanties des droits de l'homme sont intégrées dans tous les processus automatisés et les systèmes d'intelligence artificielle, et ce dès leur création. Pour cela, les États devront prendre les mesures nécessaires – notamment des lois et des cadres réglementaires – de même que les entreprises. Ils devront également œuvrer dans le cadre du droit international des droits de l'homme, qui va au-delà des lignes directrices et des codes de conduite de chaque institution et a une légitimité, une précision et une portée bien plus importantes à l'échelle mondiale.

Les entreprises et les droits de l'homme

Les États sont les principaux défenseurs des droits de l'homme. Néanmoins, les entreprises ont aussi la responsabilité de gérer, prévenir et traiter les risques liés aux droits de l'homme et les impacts négatifs sur leurs activités, conformément aux Principes directeurs des Nations Unies relatifs aux entreprises et aux droits de l'homme. 

Le but principal de l'usage par les entreprises d'une diligence raisonnable est de gérer les risques auxquels sont exposés les individus – même si un bon travail de diligence raisonnable permet également de renforcer la gestion de l'ensemble des risques en entreprise. Ce n'est pas seulement ce qu'il faut faire, c'est aussi la meilleure chose à faire, de manière à répondre aux attentes croissantes et à la pression des consommateurs, des employés, des investisseurs et des organismes de réglementation. Cela s'avère également logique dans un contexte plus large, car cela contribue à l'établissement d'un environnement dans lequel les entreprises responsables peuvent prospérer en renforçant les principes de bonne gouvernance et l'état de droit.

La grande majorité des décisions prises à haut niveau sont liées aux droits de l'homme. Elles peuvent avoir une incidence sur la rémunération et la sécurité des travailleurs et fournisseurs – ou sur l'avenir de communautés entières dont les terres et les ressources ont une valeur commerciale. Elles peuvent stimuler la demande des consommateurs pour des produits issus de sources durables ou bien contraires à l'éthique. Il est probable que chaque produit commercial a une histoire liée aux droits de l'homme.

Personne ne suggère que l'instauration de meilleures pratiques commerciales permettra de résoudre tous les problèmes liés aux droits de l'homme. Néanmoins, pour trouver des solutions efficaces aux changements climatiques, aux inégalités et aux problèmes numériques, nous avons besoin que les acteurs commerciaux s'engagent davantage, qu'ils prennent leurs responsabilités et qu'ils participent – et cela exigera la mise en œuvre d'un ensemble pertinent de mesures réglementaires et volontaires.

Le nationalisme et la discrimination

Tous les enjeux que j'ai mentionnés jusqu'à présent suscitent certaines questions fondamentales au sujet de notre avenir. Plus précisément, il s'agit de questions au sujet de votre avenir. 

Vous, qui êtes la plus grande génération de jeunes le monde n'ait jamais vu, atteignez la majorité à un moment décisif pour l'humanité. Et c'est précisément à cet instant, marqué par une complexité et une interconnectivité croissantes, que certains dirigeants tournent le dos aux efforts mondiaux et collaboratifs déployés pour trouver des solutions.

Le nationalisme est à la hausse dans de nombreuses sociétés et s'accompagne d'actes virulents de racisme, de discrimination et de xénophobie. 

Il est frappant de constater à quel point l'hostilité à l'encontre des femmes, des migrants et des minorités raciales ou religieuses est exacerbée sur Internet, où la haine et l'isolationnisme prospèrent – et la vitesse avec laquelle ces attitudes peuvent s'intégrer au discours public. 

Dès lors, elles peuvent fausser les politiques publiques, ce qui peut avoir des conséquences encore plus dangereuses et inquiétantes. 

Prenons par exemple les droits de la femme : d'énormes progrès ont été réalisés, non seulement au cours de ma vie, mais aussi au cours de la vie de la plus jeune personne présente dans cette salle. 

De plus en plus de femmes occupent des postes de direction dans pratiquement tous les lieux de travail et institutions de ce pays – et cela est également le cas dans de nombreux pays du monde. Les problèmes qui étaient autrefois considérés comme « privés », tels que la violence domestique, qui étaient « normalisés », tels que la violence sexuelle en période de conflit ou le harcèlement sexuel au travail, ou qui étaient perçus comme « triviaux », tels que les congés de maternité et de paternité, sont désormais pris beaucoup plus au sérieux et font l'objet de politiques publiques. De plus en plus de gouvernements considèrent les droits de la femme comme des droits fondamentaux – et les droits de la femme et l'égalité des genres sont reconnus comme des objectifs légitimes et indispensables.

La mortalité maternelle a été réduite de moitié et la disponibilité et l'utilisation des contraceptifs ont fortement augmenté. Les femmes vivent plus longtemps, nous vivons une vie plus saine, nous avons davantage l'occasion d'acquérir des compétences et, de manière générale, plus de choix s'offrent à nous. 

De nombreux problèmes doivent encore être résolus. Les femmes continuent d'être plus pauvres que les hommes. Elles ont moins d'opportunités, moins accès aux services de base comme l'éducation, et sont beaucoup moins libres de faire leurs propres choix et faire entendre leur voix. Il est néanmoins important de reconnaître les énormes progrès qui ont été réalisés dans le domaine des droits de la femme. 

Prenons également le temps de nous rappeler que le militantisme des femmes a entraîné d'énormes avancées en matière de droits de l'homme pour tous – dans tous les types de mouvement pour la dignité humaine et de l'égalité dans le monde entier.

Les femmes et filles militantes qui défendent les droits de la personne partout dans le monde sont pour moi chaque jour une source d'inspiration. 

Et pourtant, ces efforts deviennent encore une fois très difficiles. 

Il est profondément préoccupant de voir qu'au lieu d'aller de l'avant, certains gouvernements et de nombreux groupes de pression font reculer les droits des femmes.

L'isolationnisme et la division, que nous avons vus gagner du terrain dans un certain nombre de pays, commencent souvent avec le recul des droits de la femme et le retour à des lois et des attitudes sociales que nous pensions avoir laissé derrière nous.

Dans plusieurs États, nous assistons à des tentatives d'adopter des lois ou de promulguer des changements de politique visant à contrôler ou à limiter la liberté des femmes de faire des choix au sujet de leur vie, y compris – entre autres – les droits liés à la santé sexuelle et procréative. Il semble y avoir une nouvelle obsession pour contrôler et limiter les décisions des femmes concernant leur corps et leur vie.

Nous devons nous unir pour mettre fin à cette injustice. Nous devons nous mobiliser, nous devons rester fermes, et nous devons faire avancer les choses. 

Si les femmes sont confrontées à la discrimination, si les minorités raciales ou religieuses sont confrontées à la discrimination, si les peuples autochtones sont confrontés à la discrimination, c'est l'ensemble de la société qui en souffre, nous sommes tous affectés, nos vies sont toutes appauvries.

Je suis profondément préoccupée par la montée des discours haineux et racistes et par le recul des droits des minorités raciales et religieuses dans certains pays. Ces tendances semblent elles aussi être liées aux divisions et à la diabolisation que de nombreux mouvements nationalistes encouragent à l'heure actuelle. Dans le monde entier, certains politiciens et leaders d'opinion cherchent à diaboliser certains des membres les plus vulnérables et marginalisés de la société à des fins politiques.
Cela constitue une atteinte manifeste au fondement des droits de l'homme, qui est l'égalité de tous les êtres humains.

Nous assistons à une résurgence des attitudes antisémites et antimusulmanes dans de nombreux pays. Nous nous retrouvons face à ce qui semble être une réapparition du racisme ouvert. 

La reconnaissance de l'égalité et des droits des personnes LGBTI a largement progressé dans de nombreux pays au cours des dix dernières années – mais ces avancées sont aussi de plus en plus freinées. Il est essentiel que nous défendions et protégions les communautés LGBTI contre la violence et la discrimination. Le fait d'empêcher que des personnes soient assassinées ou exécutées par des agents de l'État en raison de leur identité ou de qui ils aiment ne devrait pas être un sujet « controversé ». Les personnes LGBTI ont les mêmes droits et la même protection que tout un chacun. 

Comme je l'ai souligné précédemment, les récits concernant les migrations et l'asile font également l'objet de campagnes de désinformation, ainsi que d'attitudes xénophobes et racistes.

La migration 

À l'heure actuelle, il existe environ 272 millions de migrants internationaux dans le monde.  Des murs et des barrières sont construits pour les garder à l'écart. Ils sont diabolisés, traités comme des criminels, détenus arbitrairement dans des conditions effroyables, et parfois même séparés de leurs enfants. 

Pour éviter de telles mesures – et empêcher les attaques physiques et les abus dont ils font si souvent l'objet durant leur voyage – des dizaines de millions de migrants doivent vivre aussi invisiblement que possible. Sans papiers et marginalisés, un grand nombre de migrants vivent et travaillent pendant des années voire des décennies dans des situations d'extrême vulnérabilité, de discrimination et d'abus. Cette année, nous avons déjà reçu des informations faisant état de la mort de plus de 2 400 migrants décédés durant leur dangereux voyage en quête de sécurité et de dignité. Le chiffre réel est certainement bien plus élevé.

Bien qu'aucun État ne soit tenu d'accepter toute personne qui se présente à ses frontières, la compassion doit rester une valeur fondamentale commune à tous les êtres humains et servir à reconnaître notre humanité partagée. 

Les êtres humains désespérés en quête de sécurité et de dignité sont des victimes et non pas des criminels ; ce sont des gens comme nous – dotés des mêmes droits fondamentaux. 

Ils quittent leur pays car ils n'ont pas d'autre choix. Nier ces faits ne garantira à personne la sécurité. Cela ne peut qu'augmenter considérablement l'ampleur des souffrances de nombreux individus – et ainsi aggraver la pauvreté, les injustices et les tensions à l'échelle de la planète. 

Le Pacte mondial sur les migrations, qui a obtenu un large consensus parmi les États Membres des Nations Unies et a été adopté en 2018, nous rappelle que les droits de l'homme de tous les migrants doivent être « respectés, protégés et exercés en toutes circonstances ». 

Il nous incite à une plus grande coopération internationale pour aborder les inégalités à l'échelle mondiale, la dégradation de l'environnement, et d'autres violations des droits de l'homme qui obligent les individus à quitter leur pays. Il s'agit de coopérer pour réduire les inégalités, de protéger les droits de toutes les personnes en déplacement, et de garantir une plus grande liberté et une plus grande égalité des chances pour tous. 

J'ai appris beaucoup de choses en tant que chef d'État et de gouvernement. La première est très simple, et je l'ai déjà dit, mais permettez-moi de le répéter : l'intérêt de l'humanité et l'intérêt national de mon pays étaient rarement différents. 

Si une politique semble servir un intérêt étroit à court terme, mais nuit à l'avenir de l'humanité, cette politique est certainement contre-productive. 

Nous entendons parfois dire que les droits de l'homme sont rejetés comme étant soi-disant « mondialistes » – par opposition à l'intérêt patriotique d'un gouvernement souverain. Mais comment les intérêts d'un État peuvent-ils être défendus par des politiques qui nuisent au bien-être de tous les êtres humains ?

Nous ne pourrons pas résoudre nos problèmes de manière isolée. Pour être durables et efficaces, les solutions aux problèmes mondiaux complexes – comme les changements climatiques, les inégalités à l'échelle mondiale, le déplacement massif de personnes, les conflits transfrontaliers ou les épidémies – doivent être coopératives. 

De plus, elles doivent respecter les droits de l'homme. 

Le droit à une égale protection de la loi. Le droit à la vie, à la liberté et à la sûreté de sa personne. Le droit à l'éducation, à la santé, à l'alimentation, au logement et à la sécurité sociale. 

Le droit d'être libre de toute forme de discrimination. Le droit à la liberté d'expression et le droit à la vie privée. Le droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion. Le droit au respect de la légalité et à un procès équitable. Le droit de ne pas être soumis à la torture, à des arrestations ou détentions illégales ou arbitraires. 

La force de ces droits et d'autres droits fondamentaux nous unit en tant qu'êtres humains, quels que soient notre sexe, notre race, nos croyances, notre orientation sexuelle, notre nationalité, notre situation migratoire ou tout autre facteur. Ces valeurs et principes fondamentaux sont essentiels au maintien de la paix, de la prospérité et du développement durable.

Aujourd'hui, à l'échelle de la planète, de nombreux jeunes courageux manifestent pour défendre la liberté et l'environnement. Les décideurs politiques doivent écouter leurs revendications. Les dirigeants – non seulement les dirigeants politiques, mais aussi les dirigeants sociaux et les chefs d'entreprise – peuvent et doivent encourager une plus grande participation et implication des jeunes, dont la vie sera affectée par les problèmes soulevés à l'heure actuelle.

En tant que Haute-Commissaire, je suis déterminée à travailler avec les États – les principaux défenseurs des droits de l'homme – pour rétablir ce consensus : quel que soit le type de gouvernement ou de système économique qu'ils ont adopté, les États Membres ont l'obligation de respecter les droits économiques, sociaux, culturels, civils et politiques. 

Ce respect pour les droits de l'homme est sans conteste un impératif moral. C'est aussi une façon très pragmatique et concrète, peut-être même la seule façon d'instaurer la paix et un développement véritablement durable. 

En conclusion, permettez-moi de dire ceci. Le monde est confronté à de nombreux problèmes. Des problèmes trop importants pour un seul pays. Des problèmes qui vont au-delà des frontières. Des problèmes de grande envergure tels que les changements climatiques – qui menacent toute l'humanité et tous les droits de l'homme. Et ces problèmes sont étroitement liés, à l'image des liens qui unissent tous les êtres humains sur cette planète que nous partageons. 

Comment pouvons-nous résoudre ces problèmes ? Comme vous pouvez l'imaginer, il n'existe pas de solution simple. Mais il existe peut-être une approche cohérente et commune : un ensemble de directives fondées sur des principes, issues d'un très large consensus et ayant fait leurs preuves auprès des décideurs pendant plusieurs décennies. 

Nous devons construire des espaces plus larges et plus sûrs pour encourager la participation civique et renforcer l'engagement civique. Et dans ces espaces, nous devons, autant que possible, nous unir et œuvrer activement à l'élaboration de meilleures politiques. Nous devons nous mobiliser en leur faveur.

Nous devons arrêter de travailler en vase clos – en tant que défenseurs des droits des femmes, défenseurs des réfugiés, défenseurs des populations autochtones. En réalité, nous devons arrêter de travailler en vase clos en tant que défenseurs des droits de l'homme : nous devons faire cause commune avec les personnes travaillant pour l'environnement, les changements climatiques et le développement durable. 

Nous devons établir de nouveaux partenariats – avec les entreprises, les syndicats, les groupes religieux, les professionnels de l'éducation et bien d'autres – pour offrir un soutien plus large en matière de droits de l'homme.

Alors qu'un nouveau paysage numérique et mondial se dessine autour de nous, il est indispensable que des gens comme vous, dans des institutions comme celle-ci, déterminent avec plus de précision les dispositifs les plus efficaces pour répondre aux besoins des populations. Cela est vrai à l'échelle mondiale, mais aussi à l'échelle nationale et locale : une bonne gouvernance et un militantisme solide doivent sans cesse chercher de nouvelles approches, de nouvelles stratégies, de nouveaux partenariats, de nouvelles façons de travailler.

Les droits de l'homme ne sont pas une préoccupation isolée réservée aux spécialistes politiques. Ils sont la pierre angulaire, la force vitale qui alimente chaque démocratie et chaque société saine. Ils créent des solutions. 

En encrant nos sociétés et nous-mêmes dans les principes des droits de l'homme, nous pouvons mieux faire face aux défis et aux incertitudes des années à venir. Ils sont notre boussole face à l'incertitude. 

Nous devons travailler ensemble – les avocats spécialistes de droits de l'homme, les informaticiens et ingénieurs, les représentants d'entreprises, les militants et les organisations gouvernementales et intergouvernementales. Ce n'est pas facile de trouver un accord entre ces groupes si divers, mais cela est essentiel si nous voulons aller de l'avant.

Par-dessus tout, je vous demande de ne pas perdre espoir. Regardez en vous : reconnaissez vos valeurs, vos principes et vos espoirs. Et laissez-les guider vos actions. Agissez au nom de la justice sociale et de l'égalité devant la loi. Défendez les droits de l'homme et engagez-vous à défendre des solutions responsables et fondées sur les droits de l'homme pour surmonter les défis qui se posent en cette nouvelle ère. 

Merci.