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Conférence de l’Association internationale de science politique « La voix de la science politique dans le monde célèbre ses 70 ans »

Déclaration de Michelle Bachelet, Haute-Commissaire des Nations Unies aux droits de l'homme

Paris, le 22 novembre 2019

Madame Kneuer, Présidente de l'AISP,
Monsieur Haddad, Président de l'Université Paris 1,
Chers collègues et amis,

Je vous remercie de m'avoir invitée à prendre la parole aujourd'hui. Comme vous le savez tous, l'Association internationale de science politique a été fondée alors que le monde faisait face à une période particulièrement turbulente, dans le but de promouvoir l'échange universitaire et intellectuel, et de mieux comprendre les problèmes sociaux, politiques et économiques auxquels sont confrontées les sociétés du monde entier.

Il faut faire preuve de clarté pour concevoir les solutions les plus efficaces, et il faut faire preuve de courage pour les mettre en œuvre.

Lorsque cette association a vu le jour, plus de la moitié du monde était sous le joug du colonialisme, et les économies, les sociétés et les populations sortaient à peine du conflit le plus dévastateur que notre planète n'ait jamais connu.

Les progrès n'ont pas été constants, universels, ou faciles, mais lorsque je repense à ces décennies, je me rends compte des avancées réalisées en faveur d'une plus grande justice sociale, de l'autonomie économique, de l'autodétermination et des libertés civiles et politiques.

Des progrès sans précédent et quasiment universels ont été accomplis dans les domaines de la santé, de l'éducation, du logement, de l'alimentation et d'autres droits fondamentaux. Au cours des dernières décennies, les femmes d'ascendance africaine, les personnes LGBT et d'autres groupes souffrant de discrimination – sur la base de leur appartenance ethnique, caste, statut d'autochtone, handicap – ont été en mesure de lever cette discrimination et de faire leurs propres choix, et plus librement. De nombreuses personnes – mais pas toutes – ont été en mesure d'obtenir justice pour les torts qu'on leur avait causés, et pour la protection nationale et internationale de leurs droits.

À travers ces sept décennies, empreints de la reconnaissance universelle que chaque être humain possède des droits civils, politiques, économiques, sociaux et culturels inaliénables, les femmes et les hommes ont œuvré ensemble pour le progrès. Ils ont exigé la fin de la discrimination, de la tyrannie et de l'exploitation, et ont affirmé leurs droits à l'autonomie, à l'accès équitable à la justice, aux services fondamentaux et aux possibilités économiques.

Aujourd'hui, ils descendent à nouveau dans la rue.

Cette année, des manifestations de rue ont éclaté dans un grand nombre de pays, sur tous les continents, représentant divers systèmes politiques, économies, modèles de gouvernance et capacités de ressources.
Il est intéressant de noter qu'en anglais, « to demonstrate » a un double sens. Ce verbe signifie protester et avoir des revendications, mais également montrer. En espagnol et en français, nous avons la même signification : « manifester », « manifestar » : protester et montrer.

Aujourd'hui, les manifestants protestent clairement contre un certain nombre de carences fondamentales ou perçues dans la politique et l'économie contemporaines.

Je pense qu'ils nous montrent également des solutions. Des solutions qui permettent incontestablement de bâtir des sociétés résilientes et sûres d'elles : plus prospères car plus inclusives ; plus stables car plus respectueuses ; plus harmonieuses car plus justes.

Permettez-moi de commencer aujourd'hui avec un sujet qui fait actuellement la une des journaux du monde entier : les inégalités.

Les inégalités en matière d'opportunités, de pouvoir politique, de l'accès à la justice et d'autres ressources et services fondamentaux. Elles sont le résultat d'une mauvaise gouvernance, de la corruption, les défaillances dans l'état de droit et de la discrimination. Elles causent l'aliénation, le ressentiment, l'exclusion, des tensions sociales et des conflits. Elles résultent de la violation des droits civils, politiques, économiques, sociaux et culturels. Elles conduisent à l'insécurité et à l'extrémisme. Elles rendent une grande partie de la population plus vulnérable et élargissent le fossé entre ceux qui ont accès à la technologie et ceux qui sont laissés de côté. Enfin, elles fragilisent le développement des pays.

Le Programme de développement durable à l'horizon 2030, adopté par toutes les nations, est un programme relatif aux droits de l'homme qui reconnaît les inégalités et montre comment les surmonter. Chaque pas dans l'autre direction affaiblit nos sociétés et nous rapproche de la souffrance, la misère, l'injustice, les griefs et le conflit.

En dépit de cet engagement à s'attaquer à ce problème grave et d'une portée considérable, les inégalités économiques se sont en fait accélérées à l'ère des objectifs de développement durable. Bien que chaque manifestation de masse se déroule dans son propre contexte et pour ses propres raisons, les inégalités sont un dénominateur commun à la plupart de ces situations, si ce n'est pas à toutes.

Le mécontentement et la méfiance profonde envers les dirigeants sont un autre facteur des protestations actuelles. On entend souvent dire que le bien-être du peuple n'est pas la priorité de l'État. La corruption, le népotisme, ainsi que la détérioration et la mauvaise gestion des services publics alimentent le sentiment de colère envers les autorités.

Peut-on creuser un peu plus la question et identifier certaines des causes de l'aliénation ressentie par une grande partie de ceux qui se mobilisent ? C'est bien entendu votre rôle en tant qu'universitaires et analystes. Toutefois, j'ai le sentiment que les personnes attirées par les discours nationalistes haineux et virulents estiment qu'elles ont perdu quelque chose. Elles ont l'impression que des élites, parfois des élites urbaines, les prennent de haut. Elles estiment qu'elles ont perdu leur statut social ; leur rôle central dans l'économie et la production ; leur influence culturelle décisive. Ces problèmes ne peuvent être réglés à la va-vite. Mais ils peuvent à mon avis être abordés avec respect et attention.

Le troisième facteur est la conviction parmi les jeunes qu'ils sont privés de leur droit d'agir sur un pied d'égalité – politiquement, socialement et économiquement – et qu'ils sont privés de tout espoir. « Respecter les règles du jeu », travailler dur, payer son dû ne sont plus considérés comme suffisants pour réussir, et nous craignons de plus en plus que les enfants d'aujourd'hui et les futures générations héritent d'un monde beaucoup plus hostile et dur.

Un autre facteur commun à la plupart des protestations est le fait que de nombreux gouvernements ont initialement choisi d'y répondre par la répression. Dans de nombreux cas, cette répression aurait été accompagnée d'un usage excessif et parfois mortel de la force par la police – certaines preuves vidéo renforçant l'indignation de la population.

Il est intéressant de noter ici la tendance répandue et sous-jacente à restreindre davantage l'espace civique et les libertés fondamentales. Dans chaque région du monde, certains États ont adopté ces dernières années des lois qui portent atteinte au droit de leurs peuples à se réunir et à agir pour leurs droits.

Outre ces attaques ciblant des groupes de la société civile et des ONG, de nombreux États ont également pris des mesures pour restreindre et interférer avec les libertés dans le milieu universitaire. C'est un point crucial, car les universités sont un puissant vecteur de clarté et de profondeur : elles ont pour mission de remettre en question, de faire avancer et de diffuser les connaissances sur lesquelles l'appuie le progrès social, économique et politique.

Ces restrictions sur la liberté dans le milieu universitaire et l'espace civique ne protègent personne. Au contraire, en étouffant la voix des gens, elles favorisent les injustices, encouragent la montée des tensions sociales, et pour ainsi dire poussent la population à descendre dans la rue.

Au début de mon discours, j'ai suggéré qu'aujourd'hui, les manifestants « montrent » la voie vers des solutions.

Permettez-moi de souligner ici trois points.

Premièrement : en attirant l'attention sur leur sentiment profond et souvent justifié d'injustice, les manifestants actuels mettent également en exergue une approche des politiques fondée sur les droits de l'homme – qui a fait ses preuves pour instaurer des changements économiques, sociaux et politiques positifs, durables et efficaces. Nous pouvons mesurer la puissance et la valeur de ses réalisations en termes de santé, d'éducation, d'autonomisation et d'intégration. Nous disposons de divers points de repère détaillés et coordonnés à l'échelle mondiale pour atteindre de nombreux objectifs phares en matière de droits de l'homme. J'ai déjà cité l'un d'entre eux, le Programme 2030, mais je peux également citer la Déclaration universelle des droits de l'homme et le droit international des droits de l'homme.

Ce qui m'amène au deuxième point. De nombreuses revendications exprimées lors des récentes manifestations ont trait aux droits économiques et sociaux et aux inégalités qui s'y rapportent. Dans la mesure où ces droits économiques et sociaux ne peuvent être exigés sans pouvoir s'exprimer, se réunir et manifester, ces revendications sont intrinsèquement liées aussi aux droits civils et politiques. J'en viens donc à mon deuxième point : de nombreuses manifestations ont lieu actuellement en réponse à des mesures économiques, mais elles comblent les clivages politiques et sectaires traditionnels car elles révèlent des problèmes liés à l'ensemble des droits de l'homme. Les populations ont le sentiment qu'elles souffrent d'injustice économique car leurs opinions ne sont ni écoutées ni respectées – ou elles sont, dans certains cas, réprimandées et étouffées.

Nous devrions considérer les droits civils et politiques, ainsi que les droits économiques et sociaux, comme un tout. Dans ce contexte, les décideurs ont besoin de prendre au sérieux les droits économiques, sociaux et culturels et de les traiter comme des droits à part entière. Comme bon nombre d'entre vous le savent très bien, les États sont tenus de tirer le meilleur parti des ressources disponibles afin d'améliorer de manière significative la vie de tous ceux sur leur territoire.

Mon troisième point est la nécessité de fournir des occasions de sortir en douceur et de manière positive de chaque situation de protestation. Ma propre expérience, ainsi que celle acquise par d'autres décideurs pendant des décennies, montrent ceci : les facteurs à l'origine de ces manifestations ainsi que les multiples revendications profondes doivent être pris en compte de manière pacifique et respectueuse. Cela n'est possible qu'en instaurant le dialogue le plus large possible, un dialogue inclusif et libre.

Par-dessus tout, face aux protestations et à la dissidence, il est primordial que les autorités ne réagissent pas de manière hâtive par une répression violente. Si les gouvernements et les forces de sécurité traitent leurs peuples comme des ennemis, il se peut qu'ils deviennent des ennemis. Tous ceux qui ont recours à la violence doivent être tenus responsables de leurs actes – et par là j'entends non seulement les manifestants, mais aussi les membres des forces de sécurité qui ont eu recours à un usage disproportionné et excessif de la force. Le recours excessif à la force brise des os, brise des vies et brise la confiance – dans les institutions, les dirigeants, l'état de droit.

Un gouvernement fondé sur la peur et la force est intrinsèquement instable – car les fondations d'un gouvernement légitime reposent sur la manière dont il promeut les droits de l'homme de son peuple.

En revanche, un État fondé sur l'état de droit est résilient et fiable : ceux qui sont au pouvoir ne peuvent pas empêcher la population d'exercer son droit de faire respecter l'état de droit, que ce soit à petite ou à grande échelle. Il ne s'agit pas d'un accessoire technique mineur : c'est une conception précieuse de la manière dont les gens vivent ensemble dans la société. Cela peut se perdre.

J'ai mentionné le nationalisme dans le contexte de l'aliénation du peuple de ses institutions. Son impact peut être catastrophique, et cela souligne à quel point il est urgent de s'attaquer à la perception selon laquelle l'État et ses institutions n'entendent pas la population et ne se soucient pas de leur vie ordinaire.

Les décideurs doivent instaurer un véritable dialogue et promouvoir une cohésion sociale – avant qu'il ne soit trop tard. Car la haine et la discorde font voler en éclats les valeurs qui unissent nos sociétés. Je suis particulièrement préoccupée par le fait que l'on joue sur la peur des étrangers pour faire la une des journaux et récolter des votes.

Les migrants sont traités comme des criminels, ils sont détenus arbitrairement et sont parfois même séparés de leurs enfants. Des murs et des barrières sont construits dans le but de les dissuader de quitter leurs pays. Pourtant, un grand nombre de femmes, d'hommes et d'enfants en quête de sécurité et de dignité partent car ils n'ont pas d'autre choix.

Bien qu'aucun État ne soit tenu d'accepter chaque personne qui se présente à ses frontières, toute personne arrivant à une frontière mérite au moins de pouvoir se justifier, et qu'un agent de l'État responsable et neutre prenne une décision éclairée sur son cas.

Le Pacte mondial sur les migrations, adopté par la grande majorité des États Membres des Nations Unies en 2018, nous rappelle que les droits de l'homme de tous les migrants sont inaliénables. Il appelle à une plus grande coopération internationale pour lutter contre les inégalités à l'échelle mondiale, la dégradation de l'environnement et d'autres causes profondes poussant les individus à quitter leur pays.

Néanmoins, les nationalistes rejettent ce Pacte – comme ils rejettent de nombreuses, voire toutes les solutions mondiales et coordonnées aux problèmes mondiaux.

Le Secrétaire général des Nations Unies Antonio Guterres a parlé de la nécessité de « maintenir un système mondial : une économie universelle dans le respect du droit international ; un monde multipolaire doté d'institutions multilatérales solides. » Comme il l'a souligné ici à Paris il y a seulement deux semaines, « Quel État peut aujourd'hui réparer ces fissures seul, isolé du reste du monde ? Aucun. Nous avons besoin d'un système universel, respectueux du droit international et organisé autour d'institutions multilatérales fortes. Nous avons besoin de plus de solidarité internationale, de plus le multilatéralisme. »

Nous avons besoin d'un multilatéralisme qui exprime les besoins des populations, et qui protège leurs droits de l'homme et les fait avancer. Ces valeurs nous unissent en tant qu'êtres humains. Elles se sont révélées essentielles au maintien de la paix, de la prospérité et du développement durable. Elles peuvent inciter les décideurs à adopter des politiques plus efficaces et durables alors que nous cherchons ensemble à faire face aux défis qui nous attendent.

Dans ce contexte, j'aimerais également dire quelques mots à propos de la technologie numérique. La technologie joue un rôle central dans l'accès à l'information ainsi que pour mobiliser et rassembler les gens – ce qui est très positif. La capacité des gens à partager et recevoir des informations, et à se rallier à une cause a augmenté. Naturellement, cela pousse à une gouvernance plus transparente et responsable.

Cependant, les technologies de l'information contribuent également à la désinformation et à l'incitation à la haine et à la violence à une toute nouvelle échelle. Et leur impact sur nos sociétés, nos discours et nos vies est profondément troublant. Les outils numériques ont aussi déjà permis aux États d'instaurer de toutes nouvelles formes de surveillance – à la fois une surveillance ciblée des critiques et des défenseurs des droits de l'homme et une surveillance de masse, qui peut attiser les peurs.

L'utilisation abusive des mégadonnées et le déploiement de systèmes d'intelligence artificielle pour évaluer et classer les individus, ainsi que bien d'autres usages, nécessitent une gouvernance bien plus efficace. Ces aspects troublants du paysage numérique sont de plus en plus d'impact et de portée.

Il est difficile de répondre de manière appropriée à ces tendances, mais nous disposons d'un outil adéquat pour nous attaquer à ces problèmes : le droit international des droits de l'homme, qui est un cadre de référence universel et bien défini.

Chers collègues et amis,

J'ai mentionné un certain nombre de défis durant ce discours. Chacun d'eux peut être considéré comme un enjeu distinct, mais étant donné qu'ils sont interconnectés, les politiques fondées sur les droits de l'homme peuvent s'attaquer à ces questions sur plusieurs fronts afin d'ouvrir de nouveaux espaces de dialogue et redresser les torts causés.

Comme je l'ai signalé plus tôt, ce n'est pas seulement une question de justice – il s'agit de l'intérêt personnel. Il s'agit de façonner des sociétés capables de survivre et de prospérer à une époque turbulente et très difficile.

Permettez-moi donc de revenir sur cette idée que les manifestations d'aujourd'hui ont un message double : elles expriment à la fois l'indignation face aux injustices fondamentales, et une démonstration, une manifestation des solutions dont nos sociétés ont besoin.

Le droit à une égale protection de la loi. Le droit à la vie, à la liberté et à la sûreté de sa personne. Le droit à l'éducation, à la santé, à l'alimentation, au logement et à la sécurité sociale. Le droit d'être libre de toute forme de discrimination. Le droit à la liberté d'expression et le droit à la vie privée. Le droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion. Le droit au respect de la légalité et à un procès équitable. Le droit de ne pas être soumis à la torture, à des arrestations ou détentions illégales ou arbitraires.

Comment pouvons-nous appliquer aujourd'hui ces principes vie essentiels aux manifestations de masse ?

Je souhaite revenir ici sur la clarté et la profondeur que des associations et des universitaires comme vous peuvent, je pense, apporter à cette situation.

Nous avons besoin de votre vision et de votre compréhension afin de concevoir des solutions utiles et fidèles à la réalité.

Les défis auxquels nous devons faire face sont immenses. Nous ne pourrons pas résoudre ces problèmes tant que nous ne les verrons pas clairement. Nous serons capables de les résoudre efficacement grâce à des solutions fermement ancrées dans la réalité – souvent dans des circonstances difficiles où les personnes vivent dans l'ombre, marquées par des générations de privation et de discrimination, réduites au désespoir.

Je vous demande de soutenir les 70 prochaines années de cette association en nous aidant à leur donner la parole qu'ils méritent – et à garantir leur rôle central et légitime dans le processus décisionnel.

Merci.