Header image for news printout

Conférence de presse avec l’Association des correspondants accrédités auprès des Nations Unies à Genève, le 14 mai 2020

Discours d’ouverture de Michelle Bachelet, Haute-Commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme

Bonjour,

J’espère que vous allez tous bien, tant sur le plan personnel que professionnel, en cette période très difficile qui perturbe la vie de milliards de personnes dans le monde entier.

Nous nous rendons mieux compte à présent à quel point même les pays les plus riches et les plus puissants n’étaient pas du tout préparés pour faire face à une telle pandémie – malgré les avertissements de longue date lancés par des experts médicaux selon lesquels une pandémie grave était inévitable. Plus de quatre millions de personnes ont désormais été infectées, et plus d’un quart de million de personnes sont morts. De nombreuses économies sont dévastées. Les chiffres augmentent sans cesse et ces augmentations se poursuivront certainement, la propagation de la COVID-19 n’en étant encore qu’à ses débuts dans les pays moins développés du sud.

Si le virus lui-même ne fait pas de discrimination, ses différents impacts ont mis à nu les inégalités sociales et économiques d’origine humaine dont il se nourrit. Il est évident que son impact global sur les vies et les économies est catastrophique, mais de manière assez prévisible, les données commencent maintenant à montrer que les plus pauvres et les plus marginalisés – ceux qui souffrent des plus grandes lacunes en matière de droits de l’homme – sont les plus touchés.

Un certain nombre de leçons se dégagent déjà, notamment que le fait de négliger les droits économiques et sociaux d’une partie de la population finit par retomber sur tout le monde. La manière dont nous utiliserons les enseignements contribuera grandement à déterminer l’ampleur et la durée de cette pandémie. Ils devraient également nous aider à être mieux préparés pour prévenir ou contenir de futures pandémies, y compris celles potentiellement plus mortelles que la COVID-19.

Nous devrions également, de toute urgence, appliquer ces leçons à d’autres crises imminentes et prévisibles qui nécessitent une solidarité mondiale, comme les changements climatiques.

Nous entrons maintenant dans une période encore plus complexe, certains pays commençant à s’ouvrir à nouveau après les mesures de confinement, tandis que d’autres voient tragiquement leur taux d’infection et de mortalité s’envoler pour la première fois. Une deuxième, voire une troisième vague de COVID-19 sont susceptibles de se produire à différents endroits, à différents moments et avec différents degrés de gravité.

Tout cela est compliqué par le fait que nous savons encore relativement peu de choses sur la COVID-19, sur son évolution et sur la période qui devra s’écouler avant qu’elle ne soit maîtrisée.

La manière dont chaque pays gère sa propre situation affectera non seulement sa propre population, mais potentiellement aussi l’ensemble de la population. C’est un test de leadership individuel, mais aussi de leadership et de coopération à l’échelle mondiale. Je reviendrai sur la question du leadership un peu plus tard.

En tant qu’ancien médecin et ancienne Ministre de la santé, ainsi qu’ancienne cheffe d’État et actuelle Haute-Commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme, je sais parfaitement à quel point il est difficile de trouver un juste équilibre. Les gouvernements doivent gérer la situation médicale aussi efficacement que possible, tout en essayant de sauver leurs économies de l’effondrement, avec tous les effets dévastateurs supplémentaires que cela aura – a déjà – sur leur population. À l’avenir, les principaux défis en matière de droits de l’homme continueront à être inextricablement liés aux défis médicaux et économiques.

Mesures de déconfinement

Aujourd’hui, je voudrais me concentrer sur certaines questions spécifiques des droits de l’homme liées à la levée des mesures de confinement, car de plus en plus de pays suivent cette voie, plusieurs d’entre eux ayant fait leurs premiers pas dans cette direction ces derniers jours, d’autres les suivant dans les semaines et les mois à venir.

Si un pays touché sort trop précipitamment de son isolement, une deuxième vague, qui coûtera la vie à beaucoup plus de personnes, risque de se déclencher plus tôt et de manière plus destructrice que prévu. Alors que les économies et les sociétés s’orientent vers un fonctionnement plus normal, nous devons reconnaître que toute mesure visant à relancer les lieux de travail, l’éducation et la mobilité, tout effort visant à améliorer notre vie sociale, peut comporter un risque.

Si la réouverture des sociétés est mal gérée, les énormes sacrifices consentis durant la période initiale de confinement n’auront servi à rien. Toutefois, les dommages causés aux individus et aux économies ne seront pas seulement conservés, ils seront considérablement amplifiés.  

Avant tout, les critères en matière de santé ont-ils été remplis ?

L’OMS a clairement souligné la nécessité de contrôler la transmission et d’établir les capacités nécessaires en matière de systèmes de santé pour détecter, tester, isoler et traiter chaque cas, et pour retracer chaque contact.

Quelques pays et territoires ont appliqué dès le départ les conseils sur le dépistage, la localisation, le traitement et l’isolement, et ce n’est pas un hasard si ceux qui l’ont fait ont réussi à mieux contenir la propagation de la maladie que certains de ceux qui ne l’ont pas fait. La République de Corée, la Nouvelle-Zélande et l’Allemagne sont trois pays de trois régions différentes qui ont été félicités pour avoir pris des mesures courageuses, rapides et efficaces pour faire face à la pandémie alors qu’elle commençait à apparaître sur leur territoire. Nous pouvons également tirer des leçons du fait que deux de ces trois pays ont déjà été confrontés à une résurgence de la COVID-19 – à une échelle contrôlable, espérons-le – depuis qu’ils ont commencé à assouplir leurs mesures de confinement et d’état d’urgence.

Des mesures spéciales ont-elles été introduites dans les zones vulnérables ?

Il est largement prouvé que les personnes vivant ensemble dans certains endroits sont confrontées à des risques accrus. Les plans visant à lever les mesures de confinement doivent prendre cela en compte.

Par exemple, avant de mettre fin aux confinements, des mesures ont-elles été mises en place pour tester les résidents et le personnel des centres de soins, des institutions psychiatriques et des centres de traitement de la toxicomanie, et pour surveiller et communiquer les données sanitaires provenant de ces établissements ? Et existe-t-il des mesures pour assurer l’isolement et le traitement spécialisé de tous ceux qui pourraient être exposés à la COVID-19 à l’avenir ? La négligence dont ont fait l’objet les personnes âgées dans les centres de soins dans certains pays pendant la première vague de la pandémie est effroyable.

Des mesures similaires ont-elles été prises pour les personnes en détention ? Pour les migrants, les personnes déplacées et les réfugiés dans les camps ou les établissements ? Les mesures de déconfinement devraient également inclure des dispositifs visant à réduire la surpopulation dans ces lieux.

Des mesures spéciales sont également nécessaires dans les zones résidentielles à forte densité, telles que les bidonvilles urbains, et dans d’autres zones dépourvues d’eau, d’installations sanitaires ou de soins de santé adéquats. Des dispositifs de dépistage mobile doivent être disponibles dans ces zones, tout comme des distributeurs mobiles fournissant gratuitement de l’eau, du savon ou du désinfectant. La collecte et le suivi des données sanitaires sont également essentiels dans ce domaine, pour garantir la détection précoce des nouveaux foyers.

La capacité à adopter certaines mesures est bien sûr dictée dans une certaine mesure par la richesse du pays concerné. Mais il est dans l’intérêt des plus riches d’aider les plus pauvres – tant au sein des pays qu’entre eux – car la COVID-19 va s’aggraver et prospérer dans les régions les plus défavorisées et, le moment venu, se propagera à nouveau inévitablement dans les régions plus riches.

Des mesures ciblées sont-elles en place pour les personnes à haut risque ?

Ce qui semble bon pour le bien-être social et économique de l’ensemble de la population peut augmenter considérablement les risques pour certaines parties de cette même population. Par exemple, certains pays ont déjà recueilli des données importantes qui montrent que la pandémie a un impact disproportionné sur les minorités raciales et ethniques, et sur les travailleurs migrants. Les personnes handicapées et les personnes souffrant de problèmes de santé sous-jacents existants sont exposées à un risque accru en raison de la prévalence d’autres facteurs de risque. Certains peuples autochtones sont confrontés à des risques considérables.

Les dispositifs de déconfinement devraient inclure des mesures spécifiques pour ces groupes. Là encore, le suivi et l’établissement de rapports – à l’aide de données ventilées – seront essentiels pour identifier les effets disproportionnés sur des groupes particuliers. D’autres mesures spécifiques doivent être prises pour protéger les groupes à risque, notamment des tests prioritaires et des soins de santé facilement accessibles – et dans certains cas des soins spécialisés.

Plus que jamais, il est important pour nous tous que personne ne soit exclu des régimes de protection sociale. Et dans certains pays, ces régimes sont quasi inexistants.

Les pays pauvres ont besoin de toute urgence du soutien de la communauté internationale – y compris d’un allégement de la dette – pour les aider à réorienter leurs dépenses vers des domaines clés, notamment l’accès à l’eau et à la nourriture, les soins de santé, l’emploi et la protection sociale pour les personnes particulièrement touchées par la crise.

Néanmoins, de nombreux pays africains ont déjà accompli beaucoup de choses avec les moyens dont ils disposent. Certains, en particulier ceux qui ont connu auparavant d’autres épidémies, notamment le VIH/sida et le virus Ebola, ont rapidement mis en place des mesures pour prévenir la propagation de la COVID-19. Et beaucoup ont fourni au moins une partie de l’aide économique et alimentaire aux populations vulnérables, ou ont procédé à des transferts en espèces. Certains ont également mis en place des mesures d’incitation économiques pour permettre au secteur privé de continuer à fonctionner. Les pays ayant adopté une ou plusieurs de ces mesures sont la République démocratique du Congo, l’Éthiopie, la Guinée-Bissau, le Kenya, le Niger, le Sénégal, l’Afrique du Sud, le Soudan, la Gambie et le Zimbabwe.

Des approches très différentes seront nécessaires pour certains groupes vulnérables dans différentes parties du monde. Dans le sud, par exemple, les personnes âgées ont tendance à être prises en charge par leur famille, plutôt que d’être placées dans des maisons de retraite. Cela présente des avantages et des inconvénients, mais les mesures visant à les protéger doivent être adaptées en conséquence.

Des données font apparaître une augmentation effrayante de la violence domestique fondée sur le genre. Dans certains pays, l’ampleur du problème n’est pas claire. Toutefois, d’autres pays, dont l’Espagne, le Portugal et la France, ont mis en place des mesures innovantes pour permettre aux femmes et aux jeunes filles d’alerter les autorités sur leur situation.

Cette crise a également révélé des préjugés profondément ancrés, caractérisés par des informations erronées et des discours de haine visant divers groupes, dont les migrants, les minorités et les personnes LGBTI. Nos réponses doivent protéger les personnes qui sont confrontées à de tels abus, notamment en veillant à ce que la vie privée soit protégée lorsque les technologies de traçage numérique sont déployées.

Des mesures ont-elles été prises pour garantir la protection des travailleurs ?

Lors du déconfinement, les personnes qui n’ont pas de revenus stables, celles qui ne peuvent pas travailler à distance et tous ceux qui occupent des emplois essentiels – ce qui n’est pas seulement le cas des travailleurs de la santé – seront confrontés aux risques les plus élevés. On commence enfin à réaliser qu’un nombre disproportionné de travailleurs essentiels sont des migrants, et que la plupart d’entre eux, bien qu’ils soient « essentiels », sont souvent très mal payés.

Les mesures visant à protéger ces travailleurs devraient notamment garantir que ceux dont l’emploi implique un contact avec de nombreuses personnes disposent d’un équipement de protection approprié, comme des masques, du désinfectant et du matériel de protection. Des règles claires sont nécessaires pour assurer la protection des travailleurs et du public. Et tous les modes de transport public doivent être rendus aussi sûrs que possible.

De nombreux pays adoptent ce type de mesures. Ont-ils également mis en place des mécanismes leur permettant de tirer les leçons des réussites et des échecs des uns et des autres, et de changer de cap si nécessaire ? Durant la première vague, plusieurs pays ont semblé réagir face à la situation dans d’autres pays, et d’autres n’ont pas réagi, ou ont attendu trop longtemps – avec parfois des conséquences catastrophiques.

Pour les pays qui sortent du confinement, ainsi que pour ceux qui n’ont pas encore connu les effets de la pandémie, la flexibilité et la réactivité seront cruciales, ainsi que la capacité d’adapter rapidement les politiques en réponse aux poussées locales d’infection ou à d’autres conséquences néfastes.

La population est-elle impliquée dans les futures étapes ?

Les gens ont droit d’avoir accès à des informations précises sur la pandémie. Ils ont également le droit d’être impliqués dans les décisions qui affectent leur vie, y compris la manière de lever les mesures d’urgence. Lorsqu’ils élaborent des mesures de déconfinement, les États devraient consulter les communautés et les groupes les plus touchés, ainsi que les personnes en première ligne de la pandémie, comme les professionnels de la santé, les travailleurs des transports publics et les personnes travaillant dans les secteurs de la production et de la distribution alimentaires.

La participation renforce la confiance dans les autorités et favorise le respect des mesures visant à limiter la contagion, et il est important de reconnaître que la liberté d’expression, à l’image des autres droits de l’homme, est une composante essentielle de la santé publique.

En tant qu’ancienne politicienne, je sais à quel point il peut être difficile pour les dirigeants nationaux et les partis au pouvoir de faire abstraction de la politique. Mais cette pandémie ne sera pas contenue par la politique ou les idéologies, ni par une perspective purement économique. Elle sera contenue par des décisions politiques prudentes, sensibles, guidées par la science, et par une direction responsable et humaine.

Laisser la politique ou l’économie diriger notre action au détriment de la santé et des droits de l’homme coûtera des vies et fera encore plus de dégâts à court et à long terme. De telles approches ne sont tout simplement pas durables. Et elles ne seront pas non plus durables à l’avenir. Une fois la pandémie terminée, nous ne pourrons simplement pas revenir au modèle économique « normal » et aux autres parties du statu quo d’avant la COVID-19. Ce devrait être la leçon la plus importante à tirer de cette crise.

L’équilibre entre les impératifs économiques et les impératifs de santé et en matière de droits de l’homme durant la pandémie de COVID-19 sera l’une des expériences les plus délicates, les plus redoutables et les plus déterminantes pour tous les dirigeants et tous les gouvernements. Leur place dans l’histoire sera déterminée par la qualité ou la faiblesse de leurs actions au cours des prochains mois. Si leur réponse est basée sur les intérêts d’une élite particulière, provoquant une nouvelle flambée de la maladie dans d’autres communautés moins privilégiées ou marginalisées, cela se répercutera sur tout le monde.

Merci.