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Quarante-troisième session du Conseil des droits de l’homme Débat consacré d’urgence aux violations des droits de l’homme à caractère racial, au racisme systémique, à la brutalité policière à l’encontre des personnes d’ascendance africaine et à la violence face aux manifestations pacifiques

Déclaration de Michelle Bachelet, Haute-Commissaire des Nations Unies aux droits de l'homme

17 juin 2020

Madame la Présidente,
Excellences,
Chers collègues et amis,

Le meurtre de George Floyd par la police de Minneapolis le mois dernier a déclenché une vague de protestations massives, non seulement dans l'ensemble des États-Unis, mais aussi dans des dizaines de pays en Europe et à travers le monde.

Cet acte de brutalité gratuite symbolise à présent le racisme systémique qui affecte des millions de personnes d'ascendance africaine, causant des préjudices généralisés, quotidiens, permanents, générationnels et trop souvent mortels.

Il est devenu l'emblème de l'usage excessif et disproportionné de la force par les forces de l'ordre – contre les personnes d'ascendance africaine, les personnes de couleur, les peuples autochtones et les minorités raciales et ethniques dans de nombreux pays du monde.

Il a mis en évidence l'indignation de ceux qui ne se sentent pas adéquatement soutenus ni écoutés par leur gouvernement.

Il a rassemblé des millions d'alliés – des personnes qui commencent maintenant à reconnaître la réalité de la discrimination systémique subie par d'autres, et à s'unir pour exiger que chaque personne dans leur pays soit traitée avec égalité, équité et respect.

Les manifestations actuelles sont le point culminant de plusieurs générations de souffrance et de longs combats pour l'égalité. Trop peu de choses ont changé pendant trop d'années. Nous avons le devoir envers ceux qui nous ont précédés, ainsi qu'envers ceux qui nous suivront, de saisir – enfin – l'occasion d'exiger un changement fondamental et d'insister pour pour qu'il se produise.

Comme l'ont écrit cette semaine 20 de mes confrères et hauts responsables des Nations Unies, tous d'origine ou d'ascendance africaine, « condamner les expressions et les actes de racisme n'est pas assez. Nous ne pouvons pas nous limiter à cela et devons faire plus. »

L'ampleur des protestations actuelles et l'envergure exceptionnelle du soutien du public indiquent un changement radical pour les nations dont l'histoire est intimement liée à la fois à l'esclavage et au racisme – et qui, malgré le combat exemplaire du mouvement des droits civils, n'ont jamais pleinement reconnu le préjudice qu'elles ont causé ou éradiqué leur influence.

Comme le Général Mark Milley, Président des Chefs d'état-major interarmées des États-Unis, l'a indiqué la semaine dernière, « la mort (de George Floyd) a aggravé la souffrance, la frustration et la peur que tant de nos compatriotes américains ressentent jour après jour... Les manifestations qui ont suivi dénoncent non seulement ce meurtre, mais aussi des centaines d'années d'injustice envers les Afro-Américains.

Nous devons à présent mener une action décisive à travers le monde, non seulement pour réformer ou repenser certaines institutions et forces de l'ordre, même si cela est important, mais aussi pour lutter contre le racisme généralisé qui fragilise les institutions gouvernementales, renforce les inégalités et engendre de si nombreuses violations des droits de l'homme. Et les cycles d'impunité qui ont permis cela doivent cesser.

Des soins de santé déficients au système éducatif inadéquat, en passant par les perspectives professionnelles limitées, les logements et prêts immobiliers refusés, les mauvais traitements de la part de fonctionnaires, les restrictions pratiques sur le droit de vote et l'incarcération excessive dans les prisons, la discrimination raciale engendre d'innombrables préjudices pour des millions de personnes.

Je suis heureuse de voir que certaines autorités nationales et locales ont commencé à prendre des mesures pour enfin réformer certaines pratiques liées au maintien de l'ordre. Ces réformes comprennent l'interdiction des prises d'étranglement par la police, des décisions juridiques interdisant l'usage des gaz lacrymogènes, des balles en caoutchouc et des grenades aveuglantes à l'encontre des manifestants pacifiques, la limitation de la fourniture d'armes à usage militaire aux forces de police et – ce qui est peut-être le plus important – des mesures visant à mieux garantir l'établissement des responsabilités et des poursuites rapides et efficaces en cas d'infraction de la part des forces de sécurité.

Nombreux sont ceux qui remettent actuellement en question le rôle omniprésent de la police dans certaines sociétés, où les policiers doivent à la fois gérer les crises, servir de psychologues, être des travailleurs sociaux et bien d'autres choses, en partie à cause des coupures budgétaires dont font l'objet ces services publics essentiels au bien commun. Ce genre de préoccupations entraîne davantage de questions fondamentales sur la nécessité de reconstruire en partant de la base, plutôt que de simplement réformer de manière fragmentée les forces de l'ordre dans nos sociétés.

Il est dans l'intérêt de tout agent des forces de l'ordre de respecter des normes strictes et une conduite honorable. Que ces personnes soient filmées et fassent le tour des réseaux sociaux ou non, toute infraction commise par la police doit immédiatement faire l'objet d'une enquête, de sanctions et de poursuites, conformément aux normes internationales. Des orientations claires, comme les directives sur l'utilisation d'armes moins létales par les forces de l'ordre publiées l'année dernière par le HCDH, peuvent aider en ce sens.

Ce principe de responsabilité est aussi dans l'intérêt de chaque État. Les droits, la dignité et l'égalité de tous sont des principes vitaux et sont indispensables à la résilience et à la réussite de toute société.

Je constate avec inquiétude les actes criminels commis par une minorité de personnes durant les nombreuses manifestations pacifiques à travers le monde, qui ont souvent endommagé des biens de minorités raciales et ethniques et ont provoqué de nouveaux préjudices. Par ailleurs, des vidéos ont montré un usage excessif de la force par la police à l'encontre des manifestants, y compris lors de manifestations totalement pacifiques. Tous ces incidents devraient faire l'objet d'une enquête et leurs responsables devraient être traduits en justice.

Excellences,

La discrimination raciale systémique s'étend au-delà de toute forme de haine individuelle. Elle provient de préjugés enracinés dans de nombreux systèmes et institutions de politique publique, qui séparément et ensemble perpétuent et renforcent les obstacles à l'égalité.

Nous avons besoin d'écoles et d'universités impartiales, d'économies offrant les mêmes possibilités et un traitement juste pour tous, d'institutions politiques plus réactives et inclusives, de systèmes judiciaires véritablement justes.

La Convention sur l'élimination de toutes les formes de discrimination, ainsi que la Déclaration et le Programme d'action de Durban sont des accords conclus à l'échelle internationale pour interdire et combattre la discrimination raciale dans tous les aspects de la vie civile et politique, économique, sociale et culturelle. Ils engagent les États à prendre des mesures ciblées – dans la législation, les politiques et la pratique –pour garantir aux personnes confrontées à la discrimination à l'heure actuelle ou par le passé le plein exercice de leurs droits dans des conditions d'égalité.

La Décennie internationale des personnes d'ascendance africaine, qui fera bientôt l'objet d'un examen à mi-parcours par l'Assemblée générale, fournit un cadre de référence important permettant de prendre des mesures en cas de problèmes structurels liés à l'accès à la justice, au profilage racial, à la reconnaissance des personnes d'ascendance africaine et aux déficits économiques et de développement profonds qui les affectent.

Le HCDH compte sur le soutien renouvelé et sur l'action des États pour accélérer ces engagements et d'autres, de manière à faire avancer les droits de l'homme des personnes d'ascendance africaine dans les programmes, lois et politiques partout dans le monde. Il est particulièrement important que les personnes d'ascendance africaine aident à prendre ces décisions.

Derrière la violence raciale, le racisme systémique et la discrimination au sein de la police se cache l'incapacité de reconnaître et de confronter l'héritage de l'esclavage et du colonialisme. Pour bâtir des fondations plus solides en faveur de l'égalité, nous devons mieux comprendre la portée de la discrimination systémique à l'aide de données ventilées par ethnicité ou par race. J'ai récemment rencontré le groupe de travail sur les personnes d'ascendance africaine, qui m'a dit : « dans de nombreux pays, ils ne nous comptent pas, et s'ils ne nous comptent pas, nous ne comptons pas ». Nous devons aussi réparer les torts causés par des siècles de violence et de discrimination, notamment à travers des excuses officielles, des processus d'établissement de la vérité et des réparations sous diverses formes.

J'encourage le Conseil à mettre davantage l'accent sur les questions liées au racisme et à la discrimination raciale, et à accentuer le rôle important des mécanismes intergouvernementaux et d'experts qui traitent de ces questions. Des recommandations spécifiques et axées sur les résultats ainsi que des efforts intenses de sensibilisation devraient aider les États à améliorer la visibilité des actions nationales.

Pour chacune de ces mesures, nous devrions aller au-delà des recommandations existantes. Nous devons nous appuyer sur nos réussites, sur notre grande expérience et sur le travail considérable que nous avons déjà accompli. Le temps presse. L'heure n'est plus à la patience.

La vie des Noirs compte. La vie des peuples autochtones compte. La vie des personnes de couleur compte. Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits : c'est ce pour quoi ce Conseil et le HCDH se battent.

Je remercie le Groupe des États d'Afrique pour avoir lancé ce débat ainsi que le Conseil pour l'avoir organisé. Je suis convaincue qu'il sera suivi de réformes rapides et décisives.

Merci.