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Présentation de la Rapporteuse spéciale sur le droit à l’éducation, Mme Koumbou Boly-Barry, à la 74e session de l’Assemble générale des Nations Unies

New York, 18 octobre 2019

Monsieur le Président, Excellences, Mesdames et Messieurs,

C'est un honneur pour moi de m'adresser aujourd'hui à cette 74e session de l’Assemblée générale en tant que Rapporteuse spéciale sur le droit à l'éducation.

Je présente aujourd’hui mon rapport thématique sur la question de la contribution du droit à l’éducation à la prévention des crimes d’atrocité et des violations graves ou massives des droits humains.

Mon rapport s’inscrit dans la lignée d’autres travaux importants accomplis aux Nations Unies, mais aussi par nombre d’experts et membres de la société civile, qui plaident de longue date pour une action de prévention des crimes très en amont, en particulier au moyen de l’éducation. J’ai donc cherché à comprendre, et à proposer, les conditions qui permettent à l’éducation de jouer ce rôle.

Je tiens tout de suite à préciser que mon rapport ne concerne pas uniquement les sociétés traversant de grands bouleversements, divisées ou en proie à des difficultés majeures, sociales, politiques ou économiques.

Il est également pertinent pour les sociétés apparemment paisibles. Même en tant de paix relative, les relations de solidarité entre les personnes peuvent être superficielles ou s’effriter. Il est essentiel et urgent de mettre en œuvre, en temps de paix, le droit à une éducation équitable, inclusive et de qualité, afin d’empêcher que des atrocités criminelles et des violations des droits humains ne soient commises à l’avenir. Ces mesures préventives doivent avoir été prises le plus tôt possible.

Monsieur le Président, Excellences, Mesdames et Messieurs,

Je retrace dans mon rapport les évolutions qui, depuis l’adoption de la Déclaration universelle des droits humains, jusqu’à l’adoption plus récente des Objectifs pour le développement durable, et notamment l’objectif 4, ont à travers des normes successives, posé les objectifs de l’éducation.

La paix, la participation de tous au développement de la société, la connaissance, la compréhension et l’acceptation de l’autre, le respect de la diversité culturelle, et une éducation appropriée et adaptée aux besoins spécifiques des gens dans leur propre contexte sont des objectifs éducatifs qui ont été largement acceptés par les États et qui sont promus par les mécanismes des droits humains aux niveaux régional et international.

Ces objectifs qui reposent sur les systèmes éducatifs de tous pays sont larges et ambitieux, mais aussi cruciaux. Or, force est de constater ces systèmes ne fonctionnent pas indépendamment des sociétés dans lesquelles ils prennent place. Ils reproduisent, parfois intentionnellement, les relations de pouvoir et les systèmes de domination qui y existent.

Monsieur le Président, Excellences, Mesdames et Messieurs,

Vous le savez comme moi, les obstacles à la poursuite de ces objectifs sont nombreux : trop souvent les écoles, loin de promouvoir la paix, sont en fait des outils de division entre communautés, dressées les unes contre les autres, des outils de propagande, permettant de désigner l’ennemi, à qui n’est reconnu aucune humanité.

Comme je le souligne dans mon rapport, c’est à travers l’organisation des systèmes scolaires (par exemple lorsqu’ils sont ségrégés), mais aussi à travers l’enseignement de toutes disciplines, que ce soit l’histoire, la géographie, les arts et les langues, les religions, mais aussi les sciences, que la division et la haine sont distillées. Cela se passe de façon explicite, ou implicite, dans des programmes « cachés » qui, sans dire leur nom, véhiculent des images stéréotypées et négatives de peuples, minorités ou groupes sociaux.

Je tiens à mentionner tout particulièrement à ce stade la question des femmes et des filles. Une lecture intransigeante, dans les écoles, de textes religieux qui définissent ce qu’est une « bonne » femme, fille ou épouse, ou l’exclusion scolaire des filles, sont des caractéristiques majeures de l’extrémisme violent actuel et il faut absolument en tenir compte pour prévenir les atrocités criminelles dont les femmes sont victimes.

Par ailleurs, les moyens financiers et humains donnés aux systèmes éducatifs sont loin d’être à la hauteur des enjeux. En l’absence de financement approprié, d’enseignants et d’enseignantes hautement qualifiés, et de programmes et de pratiques pédagogiques solides, les systèmes éducatifs publics manquent de crédibilité et d’autorité pour faire barrage aux apologies de la haine, en particulier celles qui circulent sur les médias sociaux.

Monsieur le Président, Excellences, Mesdames et Messieurs,

Afin de réaliser les objectifs ambitieux de promotion de la paix et de prévention des crimes d’atrocité, il est nécessaire de fournir une éducation de qualité.

Et c’est un point sur lequel je veux insister tout particulièrement : il ne peut y avoir de prévention sans mise en œuvre du droit à une éducation équitable, inclusive et de qualité, pour reprendre les termes de l’ODD 4.

Je suis convaincue que seule une approche basée sur le droit à l’éducation peut permettre de profiter pleinement du potentiel préventif de l’éducation.

Cela signifie que les enfants, mais aussi les adultes, ont le droit à une éducation de qualité qui leur permettra de vivre dans des sociétés paisibles et démocratiques, et d’y apporter leur contribution. Cela suppose d’apprendre et de comprendre la complexité et la diversité d’une société donnée, de disposer d’outils pour trouver son chemin dans cette complexité et apprécier cette diversité, et d’exercer son esprit critique et créatif, toujours en mutation, tout au long de sa vie.

Adopter une approche fondée sur le droit à l’éducation signifie aussi que de manière générale, la prévention des atrocités criminelles, du terrorisme ou de l’extrémisme violent doit toujours respecter le droit à l’éducation ainsi que les autres droits humains.

Monsieur le Président, Excellences, Mesdames et Messieurs,

Dans mon rapport, je formule plusieurs recommandations insistant l’importance qu’il y a à réaliser pleinement le droit à l’éducation pour tous.

Garantir le droit à une éducation équitable, inclusive et de qualité pour tous est le seul moyen de parvenir à une prévention efficace, notamment de façon précoce. Il est également nécessaire d’adopter une approche globale du droit à l’éducation, comprenant l’ensemble de ses aspects, dimensions et objectifs, tant au niveau individuel que social.

Les effets préventifs de l’éducation se manifestent tan au niveau individuel, où les valeurs, les compétences et les connaissances des personnes jouent le rôle d’un garde-fou qui les pousse à refuser de participer aux crimes et à résoudre le conflit de manière non violente, qu’au niveau collectif, où les systèmes éducatifs aident à créer un environnement d’égalité, d’inclusivité, de solidarité et de compréhension mutuelle, qui empêche que les crises n’éclatent trop brusquement ou ne dégénèrent en violence.

C’est pourquoi je recommande tout d’abord aux Etats de respecter, protéger et réaliser le droit de chacun à l’éducation et de proposer rapidement à tous un véritable système gratuit d’éducation publique de la meilleure qualité possible, en lui allouant toutes les ressources dont ils disposent.

Quand l’enseignement est dispensé dans des établissements privés, les États doivent prendre toutes les dispositions nécessaires, y compris des mesures réglementaires, afin de garantir la réalisation du droit à l’éducation, y compris dans les situations où cet enseignement privé est prodigué sans contrôle ni participation de l’État, voire de façon informelle ou illégale.

De manière générale, il est nécessaire d’adopter une vision et de produire des efforts à long terme pour réaliser pleinement le droit à l’éducation si les sociétés souhaitent établir une solidarité suffisamment solide pour prévenir les atrocités criminelles et les violations graves ou massives des droits de l’homme.

Je propose en particulier dans mon rapport un cadre d’éducation (le « cadre ABCDE »), qui présente toutes les caractéristiques interdépendantes nécessaires pour donner son plein potentiel au caractère préventif du droit à l’éducation. Ce cadre ABCDE est basé sur l’acronyme en anglais. L’éducation doit toujours promouvoir, à travers son organisation, les contenus éducatifs et la pédagogie utilisée :

  1. L’acceptation de soi et des autres (Acceptance)
  2. Le sentiment d’appartenance à la société (Belonging)
  3. La pensée critique (Critical thinking)
  4. La diversité (Diversity),
  5. La capacité à ressentir de l’Empathie (Empathy

J’invite les Etats à prendre en compte sérieusement ce cadre, et le reste des recommandations de mon rapport que je ne peux résumer en ce temps trop court, mais dont nous pouvons discuter lors de nos échanges. Celles-ci touchent à des questions importantes relatives par exemple à la liberté académique, la prise en compte de la spécificité particulière que peut revêtir la discrimination ou  la violence contre les femmes, ou encore à l’importance qu’il y a à assurer une approche multi-perspectiviste dans l’enseignement.

L’objectif final reste l’édification d’un monde de justice, de paix, de prospérité et de solidarité.

Je vous remercie.