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Session extraordinaire sur les incidences de la crise au Myanmar sur les droits de l’homme

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Déclaration de la Haute-Commissaire adjointe aux droits de l’homme Nada Al-Nashif

Conseil des droits de l’homme

Le 12 février 2021

Madame la Présidente,
Excellences,
chers collègues,

La prise de pouvoir par l’armée du Myanmar constitue un revers cinglant pour ce pays, après une décennie de progrès durement acquis dans sa transition démocratique.

Ces progrès, que le Conseil avait examinés il y a moins de trois semaines dans le cadre du troisième EPU et qui avaient été consolidés par les résultats clairs des élections générales de novembre 2020, sont aujourd’hui effectivement trahis par le coup d’État et l’annonce d’un état d’urgence d’un an.

Les dirigeants politiques démocratiquement élus dans le pays, dont Aung San Suu Kyi et le Président U Win Myint, ont été arrêtés sur des accusations à motivation politique. Le HCDH suit de près la situation de plus de 350 responsables politiques, représentants de l’État, militants et membres de la société civile, y compris des journalistes, des moines et des étudiants placés en détention. Plusieurs d’entre eux sont visés par des poursuites pénales pour des motifs douteux. La plupart n’ont bénéficié d’aucune forme de procédure régulière et se sont vu refuser une représentation juridique, des visites familiales ou des communications. Certains sont toujours portés disparus, sans aucune information quant au lieu où ils se trouvent et concernant leur état de santé.

La Haute-Commissaire et moi-même admirons grandement la conviction dont font preuve les manifestants, dont beaucoup de jeunes et de femmes d’origines ethniques diverses, qui ont défilé pacifiquement et participé à d’autres activités pour s’opposer au coup d’État et à la répression. Ce sont eux qui représentent l’avenir du Myanmar : un avenir marqué par une justice commune et des richesses nationales équitablement partagées, dans le cadre de relations harmonieuses entre les peuples et les communautés.

Le monde a les yeux tournés vers le Myanmar. Plusieurs mesures draconiennes ont été prises cette semaine pour empêcher les réunions pacifiques et entraver la liberté d’expression, et la présence policière et militaire dans les rues s’est progressivement accrue ces derniers jours. À la suite des violents affrontements avec la police le 9 février, au moins une femme se trouve dans un état critique. Des groupes nationalistes et favorables à l’armée sont également descendus dans la rue.

Soyons clairs : le recours aveugle aux armes meurtrières ou à létalité réduite contre des manifestants pacifiques est inacceptable. Toute escalade de la violence contre le peuple du Myanmar ne fera qu’accentuer l’illégitimité du coup d’État et la culpabilité de ceux qui en sont responsables.

Madame la Présidente,

Cette crise est née de l’impunité. L’absence de longue date d’un contrôle civil sur l’armée, l’influence disproportionnée de cette dernière sur les structures politiques et économiques du pays, ainsi que le manquement continu à établir les responsabilités pour les crimes commis par les forces de sécurité pendant des décennies compromettent la démocratisation et le développement du Myanmar.

Pendant plus de vingt ans, plusieurs Hauts-Commissaires successifs et de nombreux experts éminents ont informé ce Conseil et l’organe qui l’a précédé des violations commises par l’armée du pays, dont certains constituent les crimes les plus graves pouvant être reprochés en vertu du droit international. Le manque d’action pour remédier à cette situation a enhardi les dirigeants militaires et a contribué à la crise actuelle.

La Mission d’établissement des faits de ce Conseil avait explicitement averti en 2018 que « la Tatmadaw est le principal obstacle au développement du Myanmar en tant que nation démocratique moderne. Le Commandant en chef de la Tatmadaw, Min Aung Hlaing, et tous les dirigeants actuels doivent être remplacés, et une restructuration complète doit être entreprise pour placer la Tatmadaw sous un total contrôle civil. La transition démocratique au Myanmar en dépend. »

Aujourd’hui, la crise démocratique à laquelle le peuple du Myanmar est confronté est exacerbée par la catastrophe économique causée par la pandémie. La COVID-19 a déjà eu d’importantes répercussions, frappant sévèrement un système de santé fragile et une protection sociale faible, et plongeant des millions de personnes dans une profonde précarité financière. Les actions irresponsables des dirigeants militaires risquent d’engendrer l’imposition de nouvelles sanctions sur le pays – et pourraient menacer plusieurs années de progrès en matière de développement.

Je tiens à exprimer ma préoccupation à la communauté internationale quant au fait que toute sanction envisagée doit être ciblée sur des individus spécifiques qui auraient, selon des allégations crédibles, violé les droits de l’homme de la population. Les responsables de ce coup d’État constituent une cible appropriée de telles actions. Il est extrêmement important que les personnes les plus vulnérables du pays ne soient pas affectées et que les services de lutte contre la pandémie puissent continuer à fonctionner, en parallèle à l’aide humanitaire offerte dans les zones de conflit.

Nous recommandons au Conseil d’appeler de la manière la plus forte possible les autorités militaires à respecter le résultat des élections, à rendre le pouvoir au contrôle civil et à libérer immédiatement toutes les personnes détenues arbitrairement. Ces personnes doivent avoir rapidement accès à une représentation juridique et à une assistance médicale, et les poursuites judiciaires fallacieuses doivent être abandonnées. Les restrictions en matière d’accès à Internet et aux télécommunications doivent être levées pour garantir la liberté des médias et l’accès à l’information par Internet. Les courageux défenseurs des droits de l’homme, la société civile et le mouvement syndical qui ont émergé ces dernières années doivent être protégés.

Par ailleurs, les autorités militaires ne doivent pas être autorisées à aggraver la situation des Rohingya, après les violences extrêmes et les décennies de discrimination qu’ils ont endurées. Le Myanmar doit se conformer pleinement aux mesures provisoires ordonnées par la Cour internationale de justice et s’attaquer véritablement aux causes profondes des conflits dans l’État rakhine et dans d’autres régions où vivent des minorités ethniques.

Nous regrettons que le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme soit depuis longtemps privé d’une présence au Myanmar, et nous exhortons les autorités militaires à accorder au HCDH et au Rapporteur spécial sur la situation des droits de l’homme au Myanmar un accès complet et immédiat.

Au peuple du Myanmar, nous exprimons notre soutien envers vos droits à la justice, à la liberté, à la participation démocratique, à la sûreté et à la sécurité, et à un développement pacifique, durable et inclusif. Nous avons été très touchés par votre détermination, ainsi que par la solidarité exprimée par de nombreux membres de groupes ethniques qui ont eux-mêmes été confrontés à la discrimination et à la violence.

La Haute-Commissaire et moi-même avons bon espoir que vous pourrez vous relever de cette crise et reconstruire un pays reposant sur des bases démocratiques plus solides, capables d’assurer l’égalité, la dignité, les droits de l’homme et la pleine inclusion de tous dans le développement national. Nous sommes également convaincues que l’ensemble du système des Nations Unies – que ce soit ses nombreuses équipes sur le terrain, ce Conseil ou d’autres organes – continuera à se mobiliser, avec vous, pour soutenir vos aspirations légitimes à un Myanmar libre.

Je vous remercie, Madame la Présidente.

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