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Forum d’Alpbach
Sécurité humaine. Droits de l’homme. Droits fondamentaux


Déclaration de Michelle Bachelet, Haute-Commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme

Le 31 août 2021

Bonjour à toutes et à tous, et merci de me donner l’occasion d’intervenir sur un sujet essentiel, à savoir les liens entre la sécurité humaine et les droits de l’homme.

Qu’est-ce que la sécurité humaine ?

Comme le décrivaient Mme Ogata et M. Sen dans leur rapport* datant de 2003, « les notions de sécurité traditionnelles, influencées en grande partie par la Guerre froide, portaient principalement sur la capacité des États à faire face aux menaces extérieures », tandis que dans la vision de la sécurité humaine, « le développement, l’élimination de la pauvreté et le renforcement de l’égalité sociale sont de plus en plus liés à la résolution des conflits, à la consolidation de la paix et à la construction des États [...] Les intérêts des individus, ou les intérêts de l’humanité en tant que collectivité deviennent l’axe central. »

L’air que nous respirons, nos écosystèmes, les infrastructures, la santé publique : ce sont des éléments que nous partageons. Et si les invasions militaires, les conflits armés internes et les autres menaces pour la sécurité de l’État traditionnellement définies comme telles peuvent certainement être nuisibles, ce ne sont pas les seules menaces qui peuvent frapper les sociétés. La COVID-19 a rappelé cela avec force, tout comme les menaces encore plus grandes que sont les changements climatiques, la pollution et la perte de biodiversité. Elles contribuent, directement et indirectement, à la détérioration de la paix.

Permettez-moi de donner un exemple concret. La région du Sahel, plus particulièrement les régions voisines du Burkina Faso, du Mali et du Niger, une zone parfois appelée « Liptako-Gourma », est touchée par un conflit armé féroce dont l’ampleur ne cesse de croître. Le HCR estime actuellement que plus de quatre millions de personnes ont été déplacées depuis leur foyer dans toute la région du Sahel, et l’urgence humanitaire devient criante. Les catastrophes environnementales et les changements climatiques ont contribué à cette crise, avec une désertification croissante, de longues sécheresses suivies d’inondations soudaines et un accès inégal aux ressources naturelles. Le Sahel subit un réchauffement climatique bien plus important que les autres régions du monde. L’insécurité alimentaire qui en résulte est aggravée par la mauvaise gestion des ressources naturelles et une faible gouvernance.

La pénurie de ressources exacerbe les tensions intercommunautaires, notamment entre agriculteurs et éleveurs. Cette dynamique a entraîné une forte aggravation du conflit ces dernières années. Les armes légères sont omniprésentes ; dans un tel contexte, les groupes d’autodéfense se forment rapidement. On aurait tort de désigner les extrémistes extérieurs comme la seule cause du conflit – même si l’extrémisme y a certainement contribué. Bien que les causes profondes de ce conflit puissent être considérées comme « non traditionnelles », elles ont généré une menace croissante pour la paix nationale et régionale. Et je dirais qu’elles étaient en grande partie évitables.

Mais alors, comment prévenir ces menaces non traditionnelles pour la sécurité ? Au cours des dernières décennies, malgré de nombreuses réticences, les droits de l’homme ont été de plus en plus reconnus comme le fondement nécessaire de la paix.

Si l’on considère la vision traditionnelle de la sécurité liée aux conflits, les droits de l’homme ne sont pas des idéaux auxquels on ne peut aspirer qu’une fois le conflit terminé. Ce ne sont pas non plus des récompenses qui peuvent être décernées une fois le développement enfin atteint. Les mesures prises pour respecter les droits de l’homme constituent un rempart contre les conflits et la violence, ce sont des fondements interdépendants se renforçant mutuellement en faveur de la paix, de la sécurité et du développement.

Pour que les efforts de développement et de paix soient une réussite, ils doivent s’attaquer aux causes profondes des principaux problèmes, notamment l’impunité, la discrimination, les inégalités, la corruption et la répression. Selon l’expression judicieuse tirée du Sommet mondial 2005*, « il ne peut pas y avoir de paix sans développement, ni de développement sans paix, et ni l’un ni l’autre ne peuvent exister sans respect des droits de l’homme ».

Cependant, même si l’importance des droits de l’homme pour construire des économies et des sociétés plus saines et plus résilientes est largement reconnue, la COVID-19 a mis en évidence les décennies pendant lesquelles les droits de l’homme universels n’ont pas été une priorité.

Les politiques reposant sur des intérêts politiques étroits et une croissance économique définie de manière restrictive ont laissé les systèmes de santé, les protections sociales et d’autres droits de l’homme, tels que ceux liés à l’eau potable et à un logement convenable, sans ressources suffisantes. Les pratiques discriminatoires qui existent de longue date ont continué à priver les femmes et certaines communautés des avantages du développement, affaiblissant ainsi l’ensemble de la société. La destruction de l’environnement, souvent aux dépens des communautés qui dépendent de la nature pour subsister, a entraîné une multiplication des risques, notamment de nouvelles maladies infectieuses.

Le coût en termes de vies brisées et en matière de développement et de cohésion sociale ne cesse de croître. Il se fera sentir pendant plusieurs générations. En outre, puisque le manque d’accès aux vaccins contre la COVID-19 continue de provoquer des situations de contagion incontrôlée faisant naître de nouvelles variantes, la réalité de notre monde interconnecté se fera encore plus douloureuse. Les « divergences face à la reprise » sapent les efforts menés par toutes et tous. Le manque d’intérêt pour la vaccination dans le monde constitue clairement une autre menace pour la sécurité humaine : elle nuira à tout le monde.

La COVID-19 a été un signal d’alarme : concernant la fragilité engendrée par la réflexion à court terme et la négligence ; concernant les destins liés de nos sociétés ; et concernant la nécessité d’adapter nos mécanismes d’action collective aux menaces d’aujourd’hui. Aucun décideur politique ne devrait être autorisé à ignorer l’urgence environnementale croissante, qui est une menace pour les droits de l’homme et la sécurité humaine d’une ampleur jamais vue auparavant.

Comment pouvons-nous remédier à ces lacunes et surmonter ces obstacles, afin d’accélérer notre relèvement face à la COVID-19, et combattre d’autres menaces pour la sécurité humaine, comme l’urgence environnementale ?

La COVID-19 met en évidence le caractère central de la santé dans tous les aspects de la vie. Elle montre également que les inégalités en matière de santé sont influencées par les choix politiques. Avec l’appui d’une large participation, notamment des personnes les plus touchées par la pandémie, des mesures doivent être prises pour parvenir à une couverture sanitaire universelle.

Pour remédier aux fractures exposées et aggravées par la COVID-19, nous devons également investir davantage dans les protections sociales universelles, et la participation du public à la prise de décision en vue de garantir une plus grande confiance et des politiques plus efficaces. Comme l’a indiqué le Secrétaire général des Nations Unies, nous avons besoin d’un nouveau contrat social entre les gouvernements et les peuples.

De nombreux gouvernements ont répondu à la COVID-19 en élargissant les régimes de protection sociale selon les besoins. Pour lutter contre l’augmentation des inégalités, ces protections doivent être rendues permanentes. Les politiques de protection sociale doivent couvrir les travailleurs formels et informels, ainsi que les personnes sans emploi, en particulier les femmes issues de groupes marginalisés.

Le nouveau contrat social doit également encourager une distribution plus équitable des revenus, des richesses et des ressources. Des mesures redistributives (telles que le salaire minimum, le droit des travailleurs, la protection des consommateurs et les réglementations) doivent être adoptées et le sous-investissement chronique dans les services publics doit être inversé.

Certains organes de gouvernance nécessitent une réforme afin de garantir un partage plus équitable de l’accès, du pouvoir, des richesses et des opportunités. Les dispositifs efficaces, permanents et sûrs permettant la participation la plus large possible doivent être considérés comme une action transformatrice phare à laquelle il faut donner la priorité dans chaque région du monde.

Nous devons également mettre fin à la discrimination structurelle et systémique, qui affecte des millions de personnes et freine toutes les sociétés. Face à la destruction de notre planète, que nous avons nous-mêmes générée, les mesures d’atténuation et d’adaptation aux changements climatiques les plus efficaces seront celles qui donneront plus de pouvoir aux femmes, aux peuples autochtones et aux autres populations victimes de discrimination, ainsi qu’aux personnes vivant dans des zones vulnérables. Pour ce faire, les gouvernements doivent reconnaître les facteurs structurels qui exacerbent la vulnérabilité environnementale de ces communautés, les impliquer dans la recherche de solutions et allouer des ressources à la défense de leurs droits.

L’urgence climatique est déjà présente et visible dans notre vie quotidienne. Nous avons besoin de mener une action gouvernementale forte, innovante et urgente, notamment en nous engageant et en partageant les ressources nécessaires, pour protéger la planète et nous protéger tous. L’impact de la destruction de l’environnement sur les droits de l’homme fait de cette action non seulement une nécessité, mais aussi une obligation.

Pour prévenir de futures crises liées au climat et garantir la justice climatique, nous devons inciter les entreprises à faire partie de la solution et leur donner les moyens de le faire. L’initiative pour la protection du climat Caring for Climate, lancée par le Pacte mondial des Nations Unies et le PNUE, regroupe plus de 400 entreprises du monde entier qui se sont engagées à prendre des mesures pour remédier à la crise climatique.

Les entreprises se doivent de respecter les droits de l’homme, conformément aux Principes directeurs des Nations Unies relatifs aux entreprises et aux droits de l’homme. Les États ont l’obligation positive de réglementer efficacement les entreprises pour prévenir les atteintes aux droits de l’homme. Toutefois, dans de nombreux pays, l’appui et les subventions du gouvernement pour l’industrie des combustibles fossiles compromettent la réalisation des objectifs climatiques. Je rappelle constamment à tous les représentants des États la nécessité d’adopter une politique cohérente – à l’échelle nationale et internationale – quant à la façon dont ils souhaitent traiter l’impact des changements climatiques sur les droits de l’homme, y compris en ce qui concerne les activités commerciales.

Mais tout cela est-il réaliste ? Peut-on mener à bien toutes ces initiatives coûteuses alors que les recettes fiscales sont en déclin ?

Je suis convaincue que nous pouvons mettre fin à la consommation de combustibles fossiles et prendre d’autres mesures pour freiner les changements climatiques et combattre les dommages causés aux écosystèmes. Nous pouvons remédier à la discrimination structurelle et défendre plus efficacement la justice. Nous pouvons contribuer à la réalisation du droit au développement, notamment en défendant le droit de chacun à participer aux décisions. Avec suffisamment de détermination et en travaillant en partenariat, nous pouvons prendre des mesures pour promouvoir les droits de l’homme et les libertés fondamentales – et ce faisant, nous renforcerons nos sociétés et bâtirons un avenir meilleur pour nous tous.

Il est possible que les États aient besoin d’accroître leur marge de manœuvre budgétaire à travers à une taxation progressive en vue d’une redistribution des richesses, et en s’attaquant à l’évasion fiscale. De nombreux pays à revenu faible ou intermédiaire nécessiteront un appui financier et un allègement de la dette, de même qu’une coopération internationale dans les domaines de la fraude fiscale et les flux financiers illicites, entre autres.

Le Secrétaire général a également appelé à un nouveau pacte mondial*, dans le cadre duquel la gouvernance mondiale partage le pouvoir, la richesse et les opportunités sur une base plus équitable, et l’ONU joue un rôle catalyseur et fédérateur pour susciter une plus grande inclusion, coopération et visibilité.

Les décisions que nous prenons aujourd’hui auront un impact considérable sur la vie et les droits des générations futures. Il est urgent d’ancrer plus systématiquement la réflexion à long terme dans les institutions nationales et internationales.

La protection de la sécurité humaine est désormais aussi nécessairement une initiative mondiale, qui exige des solutions mondiales aux menaces mondiales. Avant tout, il est essentiel de mettre en œuvre de manière plus forte nos engagements actuels en faveur de la protection de la vie durable, de l’égalité et des droits de l’homme, afin que l’humanité puisse faire face aux menaces futures avec une plus grande résilience.

Merci.