Haute-Commissaire : il est crucial pour la justice raciale de regarder le passé en face


Un homme perçu à l’intérieur du monument permanent en l’honneur des victimes de l’esclavage et de la traite transatlantique des esclaves, « L’Arche du retour », à l’ONU à New York, le 25 mars 2015. © REUTERS/Eduardo Munoz

Dans un récent rapport, la Haute-Commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme Michelle Bachelet souligne que depuis plusieurs décennies, les personnes d’ascendance africaine demandent que des comptes soient rendus pour les préjudices subis en raison de l’esclavagisme, de la traite transatlantique des Africains réduits en esclavage, du colonialisme et des politiques et systèmes discriminatoires sur le plan racial qui se sont succédé, et demandent réparation de ces préjudices. Pourtant, ce rapport indique qu’aucun État n’a rendu de comptes systématiques pour son passé ou pour les conséquences actuelles du racisme systémique en adoptant des mesures variées pour traiter les séquelles contemporaines de l’esclavagisme, de la traite transatlantique des Africains réduits en esclavage et du colonialisme. Le rapport propose un programme axé sur la transformation pour la justice et l’égalité raciales en quatre points, qui recommande plusieurs mesures pour regarder le passé en face.

Le projet La Route de l’esclavage de l’Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO), estime qu’entre 25 et 30 millions de personnes ont été violemment déracinées d’Afrique pour être réduites en esclavage.

Aujourd’hui, environ 200 millions de personnes affirment avoir une ascendance africaine dans les Amériques, et plusieurs millions d’autres vivent dans d’autres parties du monde, en dehors du continent africain. Ces personnes sont reconnues dans la Déclaration et le Programme d’action de Durban comme un groupe spécifique qui continue à souffrir de discrimination raciale, qui fait partie de l’héritage historique de l’esclavage, de la traite des esclaves et du colonialisme.

Les liens entre le passé et les manifestations contemporaines de la discrimination raciale

Le Rapport de la Haute-Commissaire souligne également que derrière le racisme systémique, la violence raciale, la déshumanisation et l’exclusion actuels se cache l’absence de reconnaissance officielle des responsabilités des États, des institutions, des groupes religieux, des universités, des entreprises et des individus qui ont participé à l’esclavage, à la traite transatlantique des Africains réduits en esclavage et au colonialisme, ou qui en ont profité, ainsi que de ceux qui continuent de tirer profit de cet héritage.

Citant un rapport de 2019 présenté à l’Assemblée générale des Nations Unies par Tendayi Achiume, Rapporteuse spéciale sur les formes contemporaines de racisme, Verene Shepherd, qui fait partie du Comité pour l’élimination de la discrimination raciale, a déclaré que « de nombreuses manifestations modernes de la discrimination raciale doivent être comprises comme une continuation de formes et structures historiques d’injustice et d’inégalité raciales qui n’ont pas suffisamment été réparées ».

Verene Shepherd a fait partie des nombreux experts consultés lors de la préparation du Rapport de Mme Bachelet. La Haute-Commissaire a ajouté que les séquelles de l’esclavage des Africains sont visibles dans l’accès inégal des personnes d’ascendance africaine à une éducation de qualité, à un logement convenable et à un emploi décent, ainsi que dans le profilage racial, les discours de haine contre les Noirs, la violence policière et, à l’ère de la pandémie de COVID-19, dans l’accès inégal aux vaccins et aux soins de santé.

Mme Shepherd a indiqué que les États doivent « s’excuser pour ces crimes historiques contre l’humanité », admettant que l’héritage du passé affecte encore aujourd’hui les personnes d’ascendance africaine.

 « On entend dire trop souvent que les conditions socioéconomiques des personnes d’ascendance africaine sont dues à un manque d’ambition et à leur incapacité de se relever par leurs propres moyens. Mais parfois, ces moyens manquent considérablement », a-t-elle ajouté. « Il est donc important que ceux qui sont complices des conditions auxquelles nous sommes confrontés aujourd’hui reconnaissent le passé et mettent en œuvre les stratégies suggérées dans le programme d’activités de la Décennie internationale des personnes d’ascendance africaine, notamment dans les domaines de la santé et de l’éducation. »

Faire face au passé

Bryan Stevenson, directeur de  l’organisation Equal Justice Initiative et professeur à la  faculté de droit de l’université de New York, suggère également de renouer avec le passé. Il a créé le Mémorial national pour la paix et la justice à Montgomery, en Alabama, aux États-Unis, en commémoration des victimes des « lynchages commis dans le cadre de la terreur raciale ».

Selon M. Stevenson, le travail de mémoire est un élément crucial du processus de création de « recours pour les communautés qui ont subi des violations des droits de l’homme à travers l’histoire ».

« Parler en toute honnêteté de notre passé favorise les réparations et le travail de mémoire. Nous savons, grâce à la psychologie, que si les survivants de traumatismes et les victimes de violences gardent le silence sur ce qui les a traumatisé, s’ils ne disent rien de ces violences, le problème ne disparaît pas. Il s’aggrave souvent et prend des formes très néfastes », a-t-il expliqué. « Dire la vérité n’est pas seulement libérateur, cela peut aussi panser les plaies. Cela peut être important pour décider de ce que nous ferons par la suite. »

Le rapport de Michelle Bachelet fait état d’initiatives locales, nationales et régionales dans plusieurs États qui ont commencé à entreprendre des processus de recherche de la vérité et des formes limitées de réparations, notamment en passant en revue les statues dans les espaces publics.

Aux États-Unis, par exemple, certains programmes à l’échelle locale et de l’État sont mis en place pour tenter d’offrir certaines réparations, notamment concernant les inégalités de patrimoine et de chances. En 2020, la Belgique a créé une commission parlementaire chargée d’examiner son passé colonial en République démocratique du Congo, au Burundi et au Rwanda. Le Parlement européen a qualifié l’esclavage de crime contre l’humanité.

L’Argentine a inauguré la Commission nationale pour la reconnaissance historique de la communauté afro-argentine, qui porte sur des réparations historiques en faveur des Argentins d’ascendance africaine par la restitution de sites qui revêtent une signification particulière pour ce groupe de population.

En Colombie, la Commission de vérité et de réconciliation a organisé en 2020 des dialogues d’établissement de la vérité sur les conséquences du conflit armé pour les personnes d’ascendance africaine, ce qui a permis une certaine reconnaissance par les individus concernés des préjudices qu’ils ont causés. En 2019, la France a créé une fondation chargée de créer un musée et des mémoriaux concernant le rôle joué par la France dans la traite des Africains réduits en esclavage.

Dans la région des Caraïbes, la Commission des réparations de la Communauté des Caraïbes (CARICOM) a établi un plan de réparation en dix points indiquant « la voie vers la réconciliation, la vérité et la justice pour les victimes et leurs descendants ».

Confronter l’héritage historique

la Haute-Commissaire estime qu’il est temps de surmonter les obstacles à la responsabilité et aux réparations pour les préjudices causés par le passé. Dans son rapport, Mme Bachelet suggère des solutions ancrées dans des initiatives politiques, des réponses inventives, des mesures d’habilitation et un dialogue honnête concernant l’effet de ces séquelles sur les formes contemporaines de racisme.

Il s’agit de garantir la participation effective des personnes et des communautés d’ascendance africaine à la conception et à la mise en œuvre des processus, notamment pour rechercher la vérité, définir le préjudice, obtenir justice et réparation et contribuer à la non-récurrence et à la réconciliation.

Le rapport indique que les mesures individuelles ne suffisent pas : il faut adopter de multiples mesures reconnaissant l’ampleur et la gravité des violations, la souffrance collective et sa transmission intergénérationnelle, ainsi que la nécessité de travailler ensemble et solidairement pour restaurer la dignité des personnes d’ascendance africaine.

Le rapport souligne par ailleurs l’importance de remédier au passé pour transformer l’avenir, grâce à une justice réparatrice fondée sur le droit international des droits de l’homme.

« Les réparations ne doivent pas être assimilées seulement à une indemnisation financière. Elles doivent aussi comporter des mesures axées sur la restitution, la réintégration, la satisfaction et les garanties de non-répétition, parmi lesquelles, à titre d’exemple, des excuses officielles, la mémorialisation et des réformes institutionnelles et éducatives », stipule le rapport. Les réparations sont indispensables pour transformer les rapports de discrimination et d’inégalité et pour s’engager et investir mutuellement pour un avenir plus solide et résilient de dignité, d’égalité et de non-discrimination pour tous. » 

16 juillet 2021

Cet article est le troisième d’une série de quatre récits présentant le programme axé sur la transformation pour la justice et l’égalité raciales de la Haute-Commissaire Michelle Bachelet. Chaque article souligne les spécificités historiques, les expériences vécues et la réalité actuelle à laquelle font face les personnes d’ascendance africaine dans plusieurs États.

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