Le rôle crucial des défenseurs des droits de l’homme dans les efforts de relèvement face à la COVID-19


Des travailleurs assis dans un magasin vendant des tuyaux en fer dans un marché de gros à Calcutta, en Inde © REUTERS/Rupak De Chowdhuri

« Les défenseurs des droits de l’homme et de l’environnement sont en première ligne de cette lutte pour faire naître un avenir meilleur. Ils joueront un rôle de premier plan, de l’échelle locale à l’échelle mondiale. Nous tous, les gouvernements, la société civile, les entreprises et les investisseurs, devons les protéger des abus et les aider à faire entendre leur voix. »

Phil Bloomer, le directeur exécutif du Centre de ressources sur les entreprises et les droits de l’homme, s’exprimait la semaine dernière à l’occasion du Forum sur les entreprises et les droits de l’homme.

La session*, qui portait sur le rôle des défenseurs des droits de l’homme dans la protection des droits durant la pandémie de COVID-19 et dans le processus visant à « reconstruire en mieux », a rassemblé tout un éventail de militants du monde entier, ainsi que de nombreux experts de l’ONU et d’autres acteurs. Anita Ramasastry, présidente du Groupe de travail sur les entreprises et les droits de l’homme, a indiqué que cette discussion était « l’une des plus importantes » du Forum.

Depuis le début de la pandémie, les attaques ciblant des défenseurs des droits de l’homme ont continué, voire augmenté dans de nombreuses régions du monde. Le Centre de ressources sur les entreprises et les droits de l’homme a relevé entre mars et octobre 286 attaques contre des défenseurs dans le cadre d’activités commerciales, soit une augmentation de 7,5 % par rapport à cette même période l’année dernière.

Pour M. Bloomer, ces chiffres illustrent « une répression opportuniste perpétrée par des entreprises, des gouvernements et d’autres acteurs ».

Pourtant, en cette période de crise majeure, la voix des défenseurs des droits de l’homme est d’autant plus essentielle, ont estimé les participants à la session. Durant la discussion, un appel fort a été lancé aux entreprises pour qu’elles consultent les défenseurs des droits de l’homme avant de se lancer dans des activités commerciales, conformément à leur politique de diligence voulue en matière de droits de l’homme, et pour qu’elles soutiennent les défenseurs lorsqu’ils sont menacés. Les participants à la session ont souligné que les États devaient veiller à ce que les défenseurs des droits de l’homme soient non seulement libres de mener leurs activités, mais également écoutés et reconnus.

Certaines entreprises se servent de la pandémie pour commettre des abus

Vann Sophath, un défenseur des droits de l’homme originaire du Cambodge, a donné l’exemple d’une entreprise de caoutchouc qui a défriché des terres sacrées autochtones « sous le couvert de la pandémie », détruisant ainsi des lieux de sépulture, des zones humides et des forêts. En dépit d’une décision antérieure de rendre ces terres aux communautés, et même du fait que des personnes y avaient trouvé refuge pour se protéger du virus, le défrichage s’est malgré tout poursuivi.

Il a souligné le manque de volonté de la part des entreprises et des gouvernements d’entendre les préoccupations des défenseurs des droits de l’homme.

Depuis l’Inde, Deepika Rao, de la CIVIDEP, une organisation promouvant les droits des travailleurs et la responsabilité des entreprises, a parlé des défis auxquels sont confrontés les travailleurs « aux échelons les plus bas de la chaîne d’approvisionnement mondiale », qui ont été « les plus touchés » par les mesures de confinement mises en place en Inde pendant 21 jours. Instauré soudainement, ce confinement les a laissés sans revenu journalier et vivant dans des quartiers exigus avec une peur accrue du virus.

Mme Rao a indiqué que les militants des droits du travail faisaient régulièrement l’objet de menaces et d’intimidations de la part des entreprises et que depuis le début de la crise, ces dernières se servaient du virus comme excuse pour licencier les travailleurs « difficiles ». Elle a demandé à ce que les experts en droit du travail et les syndicats soient écoutés et consultés, et a souligné que la pandémie ne devait pas servir de prétexte pour réprimer les syndicats.

Depuis le Brésil, Maria-Isabel Cubides a quant à elle relayé le témoignage de la défenseuse des droits de l’homme Antonia Flavia, selon lequel des entreprises d’acier et de ciment exploitent les ressources naturelles de son village. Pendant des années, sa communauté a fait pression pour être relocalisée, les logements actuels étant inhabitables en raison de graves impacts sur la santé et l’environnement. Ces démarches ont été suspendues en raison de la pandémie, et tandis que les entreprises poursuivent leurs activités, les villageois sont contraints de faire face aux défis simultanés de l’isolement, de la pollution et des inondations.

« Les décisions prises par la plupart des entreprises ont privilégié le profit au détriment de l’environnement et de la santé humaine », a déclaré Mme Cubides. « Si les mesures nécessaires étaient prises, les choix entre le travail ou la santé, et entre la préservation de l’environnement ou les avantages économiques n’auraient pas lieu d’être. »

Une coopération plus difficile entre les entreprises et la société civile

Représentant le point de vue des entreprises, Lisa Isakson de Greenfood a souligné la nécessité de parler librement des risques pour les droits de l’homme liés aux chaînes d’approvisionnement des entreprises. Elle a fait remarquer qu’il était plus difficile d’obtenir des informations pendant la pandémie : « À cause du risque de propagation du virus, nous ne pouvons pas nous déplacer comme avant, les visites sur place sont restreintes, les audits et les inspections des fournisseurs ont été retardés ou annulés et, en même temps, nous savons que les risques sont plus élevés, notamment pour les travailleurs des chaînes d’approvisionnement agricoles ».

Pour elle, la coopération avec la société civile et, à travers elle, la collaboration avec les défenseurs des droits de l’homme eux-mêmes, sont essentielles pour surmonter ces obstacles.

Les propositions des défenseurs des droits de l’homme pour une juste reprise

Dans le cadre des discussions portant sur une juste reprise après la pandémie, Maja Kristine Jåma, éleveuse de rennes sami en Norvège et conseillère politique auprès du conseil d’administration du Parlement sami norvégien, a pris la parole. Elle a appelé la société à changer sa compréhension de la valeur des terres autochtones et a parlé de la perte de pâturages due à la construction de centrales hydroélectriques, de parcs éoliens, de routes et de lignes électriques.

« Ce ne sont pas des espaces vides à remplir avec plus de projets d’infrastructure, mais, surtout en raison des changements climatiques, ce sont des espaces précieux, cruciaux pour la survie de notre planète. » Elle a insisté sur la nécessité d’instaurer un dialogue avec les peuples autochtones qui utilisent ces terres dès que des projets de développement sont envisagés.

Un appel en faveur d’une meilleure collaboration entre les défenseurs, les entreprises et les gouvernements

« Une juste reprise face à la pandémie n’est pas possible si les défenseurs des droits de l’homme ne sont pas libres de s’exprimer », a observé Anita Ramasastry.

Mary Lawlor, Rapporteuse spéciale sur la situation des défenseurs des droits de l’homme, a réitéré ce constat. « Si nous voulons vraiment reconstruire en mieux, les droits de l’homme et les défenseurs des droits de l’homme doivent être une priorité tant pour les États que pour les entreprises », a-t-elle déclaré.

La Rapporteuse a exhorté les entreprises lançant des projets à instaurer un dialogue le plus tôt possible avec les communautés potentiellement affectées et les défenseurs des droits de l’homme, et a appelé les États à collaborer avec les défenseurs au cours des processus législatifs.

« Elles [les entreprises] doivent continuer à dialoguer, même si les objections des défenseurs peuvent rendre un projet plus coûteux, moins rentable, voire non viable. Il est indispensable d’obtenir le consentement préalable, libre et éclairé de la communauté. »

Elle a déclaré que l’engagement est un élément essentiel du principe de diligence voulue préconisé dans les Principes directeurs des Nations Unies relatifs aux entreprises et aux droits de l’homme.

Anita Ramasastry a conclu la session en soulignant les efforts menés actuellement par le Groupe de travail des Nations Unies pour concevoir un programme d’action concernant les Principes directeurs au cours de la prochaine décennie (UNGPs10+*).

Selon elle, la voix des défenseurs des droits de l’homme doit faire partie intégrante des efforts collectifs pour construire l’avenir que nous voulons.

25 novembre 2020

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