Défendre les droits des prisonniers iraniens durant la pandémie de COVID-19


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L’avocate iranienne Nasrin Sotoudeh chez elle à Téhéran en 2013. © BEHROUZ MEHRI / AFP

En entamant une grève de la faim au début de l'épidémie de COVID-19, Nasrin Sotoudeh, éminente avocate iranienne spécialisée dans les droits de l'homme, a « tenté de faire pression sur les autorités carcérales pour qu'elles libèrent des prisonniers, ou tout du moins qu'elles leur accordent une autorisation de sortie temporaire », explique son mari, Reza Khandan.

Nasrin Sotoudeh est détenue à la prison d'Evin à Téhéran depuis juin 2018. Il s'agit du deuxième séjour en prison pour cette avocate renommée et très active qui se bat pour les personnes accusées d'infractions à caractère politique, les défenseurs des droits de l'homme luttant pour la liberté d'expression et les femmes protestant contre le port obligatoire du hijab. 

L'Iran a été durement frappé par la pandémie de COVID-19. Au moment de la rédaction de cet article, l'Organisation mondiale de la Santé a recensé 126,949 cas et 7,143 décès. La situation dans les prisons du pays est particulièrement préoccupante. Face à des conditions surpeuplées, insalubres et exiguës, plusieurs prisonniers ont contracté le virus et plusieurs décès ont été signalés.

La grève de la faim de Mme Sotoudeh, qu'elle a menée avec trois militants de la société civile et politique également emprisonnés, a duré plusieurs semaines, affectant gravement leur santé. Elle avait pour but d'inciter le pouvoir judiciaire à élargir le programme de libération temporaire.

Selon les autorités, entre 80 000 et 100 000 prisonniers en Iran ont été libérés temporairement depuis le début de la pandémie pour lutter contre la propagation du virus dans les prisons.

Certains détenus libérés se sont vu refuser toute prolongation et ont dû retourner en prison ce mois-ci. 

Des milliers d'autres personnes sont encore emprisonnées et attendent qu'une décision soit prise sur leur sort, parmi eux des prisonniers d'opinion, des binationaux et ressortissants étrangers, des avocats et des défenseurs des droits de l'homme, ainsi que des écologistes. Leurs familles ont fait appel aux autorités judiciaires pour les libérer, au moins jusqu'à ce que la crise sanitaire soit maîtrisée.

Reza Khandan est très inquiet pour la santé de sa femme. Selon lui, de nombreux détenus de la prison d'Evin refusent de se faire soigner en raison du mauvais état des infrastructures médicales, et les installations sanitaires et d'hygiène de base font défaut. « Ma femme a des problèmes de santé existants », indique-t-il. « Quand je lui ai parlé hier, elle m'a dit qu'au cours des deux derniers mois, elle n'était pas allée à l'infirmerie, car elle avait peur de contracter la COVID-19. Au lieu de cela, elle a essayé de se soigner et de gérer elle-même la situation. »

Une défenseuse des droits humains face à des tribunaux et à un système « qui n'acceptent aucune forme de défense »

M. Khandan décrit le combat de sa femme pour protéger les droits de l'homme : « Lorsqu'elle voit une personne victime d'une violation des droits de l'homme, elle la défend de toutes ses forces et avec détermination, sans penser à elle ni à ses intérêts. Si elle le peut, elle défend ces personnes au tribunal, dans la rue ou en les accompagnant, de même que leur famille. Elle essaie de les défendre face à des tribunaux et un système qui n'acceptent aucune forme de défense. »

Lui-même militant des droits de l'homme, Reza Khandan a vécu à plusieurs reprises séparé de sa femme au cours des dix dernières années. Nasrin Sotoudeh a également été arrêtée et emprisonnée en 2010 pour propagande et conspiration mettant en danger la sécurité de l'État. Initialement condamnée à 11 ans d'emprisonnement, elle a été libérée début 2013. 

Selon M. Khandan, le Gouvernement iranien a arrêté sa femme principalement, car elle défendait des prisonniers d'opinion et des prisonniers politiques.

Lui et ses deux enfants tentent à présent de mener « une vie calme et normale ». Cependant, il ajoute qu'outre la COVID-19, une multitude d'autres problèmes comme l'instabilité économique rend la vie ordinaire en Iran difficile.

« Nous essayons, mais en vérité, nous ne vivons simplement pas dans des conditions normales. »

Un appel à la libération

Dans une lettre ouverte rédigée depuis la prison d'Evin le 8 mars dernier, Nasrin Sotoudeh a elle-même demandé qu'on la soutienne. « Alors qu'un virus mortel frappe mon pays, je baisse les mains, écrit-elle, et en tant que citoyenne, d'une voix douce, je demande au gouvernement de mettre fin à leur animosité envers le monde, de regarder le monde à travers les yeux de la paix et de faire confiance à la vie et aux êtres humains. Je demande aux militants des droits de l'homme de nous aider dans notre effort de paix. »

M. Khandan réitère fermement les appels de sa femme au gouvernement iranien pour qu'il libère les prisonniers politiques et les prisonniers d'opinion, et appelle à un soutien international. « Cela fait 100 ans que nous n'avions pas vu une telle situation avec un virus touchant le monde entier », affirme-t-il. « Pourtant, même dans une situation aussi extraordinaire, le gouvernement a procédé à une libération "sensationaliste" de milliers de prisonniers, mais s'est encore abstenu de libérer tous les prisonniers politiques.

J'espère que l'opinion publique et les organisations internationales accorderont plus d'attention à la situation et qu'elles demanderont sérieusement au Gouvernement iranien de libérer les prisonniers politiques. »

Appels internationaux à la libération

À la fin du mois de mars, la Haute-Commissaire des Nations Unies aux droits de l'homme Michelle Bachelet a appelé les gouvernements à prendre des mesures d'urgence pour diminuer la surpopulation dans les prisons, en alertant qu'un manque d'action « pourrait avoir des conséquences catastrophiques ».

« Aujourd'hui plus que jamais, les gouvernements devraient libérer toute personne détenue sans fondement juridique suffisant, y compris les prisonniers politiques et les personnes détenues simplement pour avoir exprimé des opinions critiques ou dissidentes », a-t-elle déclaré.

Elle a également insisté sur le fait qu'une fois libérées, ces personnes doivent avoir droit à un examen et à un suivi médicaux, et qu'ils doivent recevoir des soins appropriés.

Dans le cas spécifique de l'Iran, le HCDH estime que la mise en liberté temporaire et les permissions de sortie doivent être mises en œuvre comme mesure d'urgence de santé publique. Tout en accueillant avec satisfaction la libération de milliers de personnes, le HCDH demande instamment que les prisonniers politiques, les avocats et les défenseurs des droits de l'homme, les journalistes, les artistes, les écologistes, ainsi que les binationaux et les ressortissants étrangers encore en détention soient également libérés.

En attendant, le HCDH a fait remarquer les prisons iraniennes ont pour obligation de fournir des soins médicaux de qualité, en vertu du droit international. Les détenus doivent également avoir accès à des produits d'hygiène et à des aliments nutritifs en quantité suffisante.

Leurs droits fondamentaux ne peuvent être oubliés.

21 mai 2020


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