« Le jour où j’arrêterai d’y croire, ce sera le jour où j’arrêterai de me battre »


​« Je pense que la lutte contre l’impunité au Guatemala a été décisive », a déclaré la juge et militante de longue date Erika Aifán. « Elle a permis à notre pays de progresser. Si nous acceptons le fait que nous avons commis des erreurs et nous allons de l’avant, nous pouvons bâtir un pays véritablement démocratique capable d’instaurer la paix et le respect des droits de ses citoyens. »

(Guatemalan high court judge, Erika Aifán has been the target of harassment for tackling cases of corruption and impunity. © Credit OHCHR)

 

Mme Aifán est juge au Guatemala depuis 17 ans. Elle a exercé dans des juridictions inférieures avant d'obtenir une place au Tribunal pénal de haut risque, qui est principalement chargé de juger des cas de corruption et de crime organisé. Selon elle, c'est son rôle de juge qui l'a naturellement fait devenir une défenseure des droits de la personne.

« En tant que juge dans un État démocratique, j'ai la très grande responsabilité de maintenir les garanties constitutionnelles et les normes internationales dans le domaine des droits de l'homme », a-t-elle expliqué. « Les droits de l'homme sont inhérents à la dignité de la personne. Pour être honnête, j'ai rencontré dans ma carrière les meilleurs et les pires êtres humains, mais mon (devoir) est de préserver leur dignité. »

Une lutte contre l'impunité rendue difficile

Erika Aifán a déclaré faire l'objet de campagnes organisées de harcèlement et d'intimidation, en personne et en ligne, principalement pour son rôle en tant que juge indépendante dans le cadre d'affaires découlant d'enquêtes menées par la Commission internationale contre l'impunité au Guatemala (CICIG) et le bureau du Procureur général. La Commission, qui est soutenue par l'ONU et qui a commencé ses travaux sur l'invitation du Guatemala en 2007, a travaillé avec le bureau du Procureur général pour lutter contre les réseaux criminels ancrés dans le pays après plus de 30 ans de guerre civile.

Elle a toutefois cessé ses activités le 3 septembre, à la suite de la décision du Gouvernement de ne pas renouveler son mandat. Erika Aifán a indiqué que la disparition de la CICIG a entraîné une recrudescence des hostilités envers les juges s'occupant d'affaires à fort retentissement, dont beaucoup résultent d'enquêtes menées par la CICIG.

« Ils ont essayé d'incriminer les juges en déposant des plaintes abusives et en entamant des procédures disciplinaires », a-t-elle expliqué. « En parallèle, ils ont commencé une campagne de diffamation sur les réseaux sociaux pour inciter des discours haineux et discriminatoires à l'encontre des juges indépendants. »

Intensification des représailles

Aifán affirme avoir fait l'objet de tactiques d'intimidation virulentes et soutenues : elle a été victime de harcèlement sur les réseaux sociaux, notamment d'attaques misogynes, un certain nombre de plaintes non fondées ont été soumises à son encontre remettant en question ses compétences juridiques et elle a reçu de nombreuses menaces de mort.  Sa situation est telle qu'elle est à présent sous protection : elle fait l'objet d'un dispositif de sécurité personnelle 24 heures sur 24 par des gardes armés et un périmètre de sécurité a été instauré autour de sa résidence. Selon Erika Aifán, ces mesures de protection ne sont pas suffisantes, car elles ne comprennent pas une évaluation globale de sa situation. Elle a par exemple demandé à ce que des mesures de cybersécurité soient prises, étant donné que beaucoup de ces menaces et actes d'intimidation se déroulent en ligne.

« Je suis toujours inquiète pour ma sécurité, surtout lorsque je suis au Guatemala », a-t-elle déploré. « J'ai été suivie dans la rue. Mes informations de vol ont été publiées et j'ai été photographiée lorsque j'étais dans d'autres pays. »

Selon des experts de l'ONU, Mme Aifán fait partie des juges les plus exposés et les plus vulnérables au Guatemala. Le Rapporteur spécial sur l'indépendance des juges et des avocats et le Rapporteur spécial sur la promotion de la vérité, de la justice, de la réparation et des garanties de non-répétition a envoyé une lettre* au Gouvernement en juillet dernier mentionnant les allégations d'attaques, d'intimidation et de représailles à l'encontre de Erika Aifán et d'un autre juge, Pablo Xitumul.

« Nous tenons à exprimer notre préoccupation face à l'absence de garanties d'une action indépendante, au niveau individuel pour les juges, ainsi que pour les institutions judiciaires », peut-on lire dans la lettre du Rapporteur spécial. « Une telle fragilité freine l'accès à la justice, la vérité et la réparation, en particulier dans le cas de la justice transitoire, ce qui peut créer des obstacles importants dans la lutte contre l'impunité. »

Le gouvernement a fourni une lettre de réponse* aux allégations. 

La lutte contre les représailles continue

Le Sous-secrétaire général aux droits de l'homme Andrew Gilmour, qui mène les efforts des Nations Unies dans le domaine de la lutte contre les représailles, a indiqué que les tactiques employées à l'encontre de Mme Aifán étaient frustrantes.

« Dans un souci d'établissement des responsabilités et tout simplement de respect de la déclaration des défenseurs des droits de l'homme, je tiens à rappeler que les personnes ont le droit de soumettre des plaintes », a-t-il ajouté.  

Malgré les attaques de représailles sur son intégrité, le harcèlement en ligne dont elle fait actuellement l'objet et les menaces de mort, Erika Aifán a expliqué qu'elle continue de travailler en tant que juge pour défendre les intérêts de la justice et faire la lumière sur les cas de représailles. Sa motivation est simple : elle veut que le Guatemala continue d'avancer et mette fin à l'impunité pour les crimes graves. 

« Ce qui me motive, c'est de savoir que des progrès peuvent être accomplis sur la question des droits de l'homme et que nous n'avons pas à revenir aux pratiques du passé », a-t-elle déclaré. « Malgré toutes ses difficultés, le Guatemala a bâti un meilleur système judiciaire. En tant que nation, nous devons avoir la volonté institutionnelle d'avancer, en renforçant le pouvoir judiciaire. Je pense que c'est possible. Le jour où j'arrêterai d'y croire, ce sera le jour où j'arrêterai de me battre. »

Avertissement : les idées, informations et opinions exprimées dans le présent article sont celles des personnes y figurant ; elles ne reflètent pas nécessairement la politique ou la position officielle du Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l'homme.

Regardez la vidéo suivante pour en apprendre davantage sur Erika Aifán et découvrir son combat contre la corruption.

Vidéo Judging against corruption (la justice face à la corruption) du Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme, disponible sur Vimeo.

18 octobre 2019

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