La reconnaissance des Afro-Chiliens : du déni à la fierté


" Quand j’étais plus jeune, je me lissais les cheveux tous les jours ", raconte Azeneth Báez, qui se souvient de ses jeunes années à Arica, sa ville natale dans le nord du Chili. " À l’époque, nous n’avions pas ces lisseurs que les adolescents ont maintenant, alors j’utilisais un vieux fer à repasser. J’aurais fait n’importe quoi pour qu’on arrête de me harceler. "

Des personnes d’ascendance africaine de la région d’Arica et de Parinacota (Chili) dansent devant le palais présidentiel de La Moneda à Santiago pour se faire connaître, le 26 août 2008. © AFP PHOTO/Claudio SantanaPlus elle essayait de lisser ses cheveux, plus ils frisaient. Il en va de même avec son ascendance africaine : personne n’a pu l’empêcher de s’épanouir.

Comme Azeneth Báez, d’autres personnes et familles de la vallée d’Azapa avaient secrètement des cérémonies, des histoires et des traditions uniques. Ces personnes d’ascendance africaine étaient toutes unies par une origine commune.

" Nous avons commencé à nous chercher les uns les autres et à créer un mouvement pour revendiquer nos droits ", déclare Cristian Báez, qui dirige l’ONG Lumbanga avec Azeneth.

Face au scepticisme et aux questionnements, ils étaient déterminés à faire faire avancer la résistance culturelle.

De la honte au militantisme

Lumbanga et Oro Negro (qui signifie " or noir " en espagnol) sont les principales ONG afro-chiliennes. Ces organisations ont travaillé en étroite collaboration pour promouvoir les droits des Chiliens de descendance africaine.

Toutefois, il a d’abord fallu qu’elles se fassent entendre.

Cette période est marquée par les nombreux séjours à Santiago, la capitale du Chili, située à plus de 2 000 km, les rencontres avec les autorités, les rassemblements de rue et l’échec des processus de négociation. " Certains nous ont dit que nous n’existions pas.  D’autres nous ont traités comme des étrangers. Il était difficile pour beaucoup de gens de nous voir comme des concitoyens ", explique Marta Salgado, fondatrice d’Oro Negro.

Luis Rocafull, législateur originaire d’Arica, a appris à l’école qu’il n’y avait pas de Chiliens noirs. " Nous avons continué à honorer nos pères fondateurs d’apparence européenne, tout en ignorant le rôle et les contributions que les communautés autochtones et africaines avaient apportées à notre histoire ", a-t-il déclaré. " Il y a plusieurs siècles de cela, des Africains sont arrivés sur nos terres contre leur gré, et ont joué un rôle crucial dans la construction de la région telle que nous la connaissons aujourd’hui. "

Luis Rocafull a été témoin de la lutte de la communauté afro-chilienne et a décidé de soutenir sa cause. Il a parrainé un projet de loi visant à reconnaître légalement les Afro-Chiliens en tant que peuple tribal, et honorant leur culture et leurs traditions. Après de longs débats au Congrès, le projet de loi a été promulgué* le 16 avril 2019.

" Nous célébrons l’adoption de cette loi, qui reconnaît également la lutte des militants afro-chiliens pour la rendre possible ", a déclaré Birgit Gerstenberg, représentante du HCDH en Amérique du Sud*. Elle a expliqué l’importance particulière que cette loi revêt dans le cadre de la Décennie internationale des personnes d’ascendance africaine (2015-2024), qui encourage l’adoption de mesures concrètes pour soutenir ce groupe de population, car il souffre souvent de formes multiples, aggravées ou croisées de discrimination.

" Cette loi est un véritable tournant dans le processus de reconnaissance – l’un des piliers de la Décennie – et constitue une base solide pour faire progresser la justice et le développement pour toutes les personnes d’ascendance africaine au Chili, a ajouté Birgit Gerstenberg. Nous espérons que d’autres pays de la région pourront faire des progrès similaires, et notre Bureau est prêt à les soutenir dans ces efforts. "

En tant que défenseurs des droits de l’homme, Marta, Cristian et Azeneth s’accordent sur le rôle important joué par le Bureau régional du Haut-Commissariat pour l’Amérique du Sud dans ce processus. " Le HCDH a été un partenaire stratégique dans le cadre de la Décennie, pour nous aider dans nos efforts à faire comprendre aux autorités leurs obligations internationales en matière de non-discrimination et les faire respecter ", déclare Cristian.

Préoccupés par le contexte mondial, les militants soulignent que les droits de l’homme sont cruciaux pour l’ensemble de la société. " Cette amélioration ne profitera pas seulement aux Afro-Chiliens, c’est une nouvelle contribution de notre peuple à ce pays multiculturel. Et en tant qu’Afro-Chiliens, nous avons un rôle particulier à jouer dans la lutte contre toute forme de racisme contre les frères et sœurs d’ascendance africaine qui viennent d’autres pays pour trouver un avenir meilleur ", ajoute-t-il.

En ces jours meilleurs, tous les trois pensent à leurs ancêtres. Ils ont l’impression qu’ils ont hérité d’eux leur fierté, leur persévérance et leur force. " Je sais qu’ils seraient très fiers de cet accomplissement, du fait que nous n’avons jamais abandonné ", déclare Marta.

" J’ai arrêté de me lisser les cheveux il y a longtemps ", ajoute Azeneth en souriant. " Mes cheveux me rappellent mes fiers ancêtres, et maintenant j’adore montrer mes boucles. "

Le 3 mai 2019

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