" Je redonnerai de l’espoir aux autres. "


Pendant près de six ans, il n’avait pas de nom, seulement un matricule : QNK002.

Abdul Aziz Muhamat, lauréat du Prix Martin Ennals 2019, souriant aux côtés de Kate Gilmore, Haute-Commissaire adjointe des Nations Unies aux droits de l’homme. © Patrick Gilliéron LoprenoPour avoir de la nourriture, de l’eau, ou encore de l’aide quelle qu’elle soit, lui et les centaines d’autres hommes détenus au centre de détention de l’île de Manus, en Papouasie-Nouvelle-Guinée, devaient donner leur numéro aux gardes. L’objectif était de déshumaniser et de punir les détenus cherchant refuge en Australie, a-t-il expliqué. Ils étaient censés rester secrets, cachés aux yeux du reste du monde, a-t-il ajouté.

Mais Abudul Aziz Muhamat, matricule QNK002, a déclaré devant une salle comble de militants et de défenseurs des droits de l’homme à Genève, que malgré cette déshumanisation bureaucratique, lui et ses compatriotes réfugiés avaient conservé leur nom, leur humanité et leur espoir. Abudul Aziz Muhamat est le lauréat de l’édition 2019 du Prix Martin Ennals pour les défenseurs des droits de l’homme. En acceptant le prix au nom de ceux restés sur l’île de Manus, il a tenu à souligner la souffrance des réfugiés partout dans le monde.

" Ce prix signifie beaucoup de choses. Aujourd’hui, la communauté internationale reconnaît notre existence, notre lutte, notre combat, a-t-il déclaré. Et elle nous redonne espoir en de jours meilleurs. "

Abudul Aziz Muhamat est un défenseur des droits de l’homme qui fait campagne pour ses droits et ceux des autres réfugiés placés dans les centres australiens de traitement des migrants. Il a fui le conflit au Darfour (Soudan) et a été transféré de force sur l’île de Manus en octobre 2013 dans le cadre de la politique australienne sur les réfugiés, lorsque le bateau sur lequel il se trouvait a été intercepté par les autorités.

Pour la Haute-Commissaire adjointe aux droits de l’homme, Kate Gilmore, ce prix et cette cérémonie sont l’occasion de manifester notre solidarité avec les défenseurs des droits de l’homme du monde entier.

" Ces nominés et lauréats sont extraordinaires et nous montrent l’exemple ; ils incarnent le courage, a-t-elle déclaré. C’est grâce à leur travail que la compassion et la justice sont au cœur de la participation publique. Leurs actions ne sont pas empreintes de souffrance ni d’amertume. Elles visent à offrir des solutions humaines bénéfiques à des actes humains répréhensibles. "

Deux autres finalistes ont également été mis à l’honneur lors de la cérémonie. Marino Cordoba Berrio, originaire de Colombie, se bat pour les droits et le bien-être de la communauté afro-colombienne depuis des dizaines d’années. Eren Keskin, la troisième finaliste, est une avocate turque qui se bat pour les droits des femmes, des Kurdes et de la communauté LGBT+ depuis plus de 30 ans. Elle n’a pas pu assister à la cérémonie à Genève car le gouvernement turc a refusé de lui remettre des documents nécessaires pour voyager.

Défendre les droits des autres

Abudul Aziz Muhamat a passé ces dernières semaines à Genève, où il a rencontré plusieurs organisations de défense des droits de l’homme et des réfugiés, ainsi que la presse. Il a raconté ce qu’il se passait sur l’île de Manus, notamment le manque de ressources, d’accès aux soins médicaux ou à une nourriture décente. Il a parlé du manque de moyens de subsistance, du fait que des centaines d’hommes passent des mois, voire des années à essayer de trouver des moyens de remplir leurs journées et de garder l’espoir pour survivre jusqu’au lendemain. M. Muhamat a partagé son expérience pour rappeler à tous que les personnes sur l’île de Manus et de Naru existent.

Il a rencontré Michelle Bachelet, Haute-Commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme, qui a été touchée par son histoire et a tenu à lui adresser un message particulier : nous ne vous laissons pas tomber, comme vous et nous ne laissons pas tomber vos amis.

" C’est le message que je retiendrai, pour expliquer aux gens que nous ne sommes pas qu’un numéro, a-t-il dit. On reconnaît notre existence. On croit encore en nous, que nous sommes des êtres humains et que nous avons de la dignité. "

Il a également déclaré qu’il retournerait sur l’île de Manus au lieu de rester à Genève, même s’il s’y sent bien. Il a réalisé qu’il était difficile pour les gens de l’extérieur de comprendre, mais que sa vie et son avenir l’attendaient sur l’île, avec ses amis, où il pourra redonner de l’espoir et se battre pour la dignité.

" Je suis venu ici pour faire entendre notre message, a-t-il expliqué. Et je veux revenir à cette déshumanisation pour m’assurer que... cette déshumanisation s’arrêtera. Ma présence sur l’île de Manus et dans cette prison ne fera que redonner de l’espoir aux autres. "

22 février 2019

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