« Notre couleur de peau ne devrait jamais être vue comme une arme »


Assa Traoré, la sœur d’Adama Traoré, parle à la presse devant une fresque représentant Adama Traoré et George Floyd à Stains, près de Paris, en France, le 22 juin 2020. EPA-EFE/YOAN VALAT« J’ai beaucoup souffert. Je pense à mon frère tous les jours. Je me réveille en pleine nuit et je me demande, qu’a-t-il fait de si terrible pour perdre la vie ? », a déclaré Philonise Floyd, le frère de George Floyd, un Afro-Américain dont la mort aux mains d’un policier à Minneapolis (Minnesota), aux États-Unis en mai 2020, a engendré une mobilisation mondiale contre le racisme et la brutalité policière.

« Il n’y a aucune raison [que les personnes de couleur] subissent des brutalités policières. Ils devraient être soutenus, traités avec dignité et compris, comme n’importe qui d’autre qui se fait interpeller » a-t-il ajouté. « Notre couleur de peau ne devrait jamais être [vue comme] une arme. »

Depuis le décès de son frère, Philonise Floyd est devenu un fervent défenseur de la justice et de l’égalité raciales. À ce titre, il est intervenu pour la première fois devant un organe intergouvernemental en juin 2020, durant le « débat urgent sur le racisme systémique et la brutalité policière aux États-Unis » du Conseil des droits de l’homme.

À la suite de ce débat, le Conseil a chargé la Haute-Commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme Michelle Bachelet de produire un rapport complet sur le racisme systémique, les violations du droit international des droits de l’homme à l’encontre des Africains et des personnes d’ascendance africaine par les forces de l’ordre, la responsabilité et les réparations, et les réponses des gouvernements aux manifestations pacifiques contre le racisme.

Plus de 190 décès montrant des « similarités frappantes » ces dix dernières années

En préparation de ce rapport, l’ONU Droits de l’homme a reçu des informations concernant plus de 190 décès d’Africains et de personnes d’ascendance africaine en contact avec les forces de l’ordre, principalement en Europe, en Amérique latine et en Amérique du Nord, et surtout au cours des dix dernières années. Selon le rapport, la plupart étaient des hommes, en particulier des jeunes issus de communautés défavorisées et des hommes souffrant d’un handicap psychosocial. Environ 16 % étaient des femmes, 11 % des enfants et 4 % des LGBTI.

L’analyse de ces incidents par l’ONU Droits de l’homme indique que plus de 85 % des décès aux mains des forces de l’ordre se sont produits dans trois contextes : en premier lieu, la répression de délits mineurs, des contrôles routiers et des interpellations avec fouille, comme dans le cas de George Floyd ; en deuxième lieu, l’intervention de la police désignée comme première intervenante pour les crises de santé mentale, comme dans le cas de Kevin Clarke au Royaume-Uni ; et en troisième lieu, la conduite d’opérations de police spéciale, comme dans les cas de Breonna Taylor aux États-Unis et de João Pedro Matos Pinto au Brésil, tués dans le cadre de la supposée « guerre contre la drogue », et de Janner García Palomino en Colombie, également tué durant une opération en lien avec les gangs.

Le rapport a mis en avant le cas emblématique d’Adama Traoré, qui a perdu la vie le jour de son 24e anniversaire en juillet 2016, en France. Il semblerait qu’Adama Traoré se soit enfui après avoir assisté à l’arrestation de son frère et avoir refusé un contrôle d’identité par la police. Il a été poursuivi et finalement retrouvé, maîtrisé et arrêté par les forces de l’ordre dans un appartement. Pendant le trajet en voiture jusqu’au commissariat, il se serait senti mal et, à son arrivée, les forces de l’ordre l’auraient placé menotté dans la cour, avant d’appeler les services d’urgence. Malgré plusieurs tentatives pour le réanimer, Adama Traoré est mort le soir même.

Sa sœur aînée, Assa Traoré, se bat depuis pour obtenir la vérité et la justice pour son frère.

« Ce qui est le plus douloureux, c’est le manque de considération de la part de l’État quand il y a un mort dans la famille, et c’est le fait que ces morts soient donnés en pâture aux médias et criminalisés », a déclaré Assa Traoré.

« Quand mon frère est mort, je pensais que les policiers seraient condamnés et envoyés en prison », a-t-elle ajouté. « Je ne m’attendais pas à ce que ce soit un combat facile, mais je ne pensais pas non plus que cela prendrait cinq ans. Mais plus nous avons avancé, plus c’est devenu difficile et j’ai compris que la justice n’était pas un dû pour nous, que ce n’était pas un droit pour tous, et qu’il fallait se battre pour réclamer ce qui nous appartient. »

De nombreuses familles ayant perdu un être cher à la suite d’une altercation avec les forces de l’ordre ont exprimé une douleur et un sentiment d’injustice similaires.

Luana Barbosa dos Reis Santos a été tuée par la police militaire à Ribeirão Preto, à São Paulo au Brésil, en 2016, alors qu’elle avait 34 ans. Elle emmenait son fils à l’école lorsqu’ils se sont arrêtés sur la route pour dire bonjour à des amis dans un bar. C’est à ce moment-là que la police l’a approchée.

« Ma sœur était une lesbienne noire vivant en banlieue, une raison suffisante au Brésil pour être arrêtée », a déclaré Roseli Barbosa. « Elle a refusé de se faire fouiller par un policier ».

La jeune femme aurait résisté à une fouille par un homme, sur quoi trois policiers l’auraient battue. Roseli Barbosa et sa mère ont été appelées sur les lieux.

« Nous avons caché ma sœur de peur que la police ne vienne la chercher et la tuer, comme elle avait dit qu’elle le ferait », a déclaré la sœur de la victime. « Le lendemain, nous l’avons emmenée aux urgences de l’hôpital de Ribeirão Preto et le 13 avril 2016, Luana est morte. »

La police civile brésilienne a enquêté sur la mort de Luana Barbosa dos Reis Santos et a demandé l’arrestation des agents de la police militaire qui l’ont agressée.

« Au Brésil, tout est plus lent, beaucoup plus difficile. Il aurait pu y avoir une audience virtuelle pour faire appel de l’affaire, mais il n’y a pas eu d’appel, l’affaire a été rejetée. Il n’y a donc pas eu de justice », a-t-elle déploré.

Les communautés noires se sentent davantage menacées que protégées

Le rapport stipule que dans de nombreux cas examinés par le Haut-Commissariat, les victimes ne semblaient pas représenter une menace imminente de mort ou de blessure grave telle que le niveau de force employé était justifié. En outre, les préjugés et stéréotypes raciaux associant les personnes d’ascendance africaine à la « dangerosité » et à la « criminalité », ainsi que le profilage racial, semblent jouer un rôle récurrent et façonnent les interactions des personnes d’ascendance africaine avec les forces de l’ordre et le système de justice pénale.

Ces affirmations sont confirmées par des données, qui indiquent notamment qu’en 2019, les Afro-Américains ne représentaient que 13 % de la population américaine, mais comptaient pour 26 % du total des arrestations. Au Canada entre 2013 et 2017, « à Toronto, les personnes noires étaient près de 20 fois plus susceptibles que les personnes blanches d’être abattues lors d’une fusillade par des agents du service de police de Toronto ». Au Royaume-Uni, les statistiques du Ministère de la justice ont révélé qu’entre avril 2019 et mars 2020, il y a eu « 6 interpellations avec fouille pour 1 000 personnes blanches, contre 54 pour 1 000 personnes noires ». En 2019 au Brésil, les personnes d’ascendance africaine représentaient 79 % des décès survenus durant une altercation avec la police.

Ces chiffres corroborent les inquiétudes soulevées lors des consultations en vue de la préparation du rapport de la Haute-Commissaire concernant « l’excès de surveillance policière à l’égard des personnes et des populations noires », qui les fait se sentir plus menacées que protégées.

Le rapport souligne par ailleurs que les représentants de la loi ont rarement à répondre des atteintes aux droits de l’homme et des crimes visant les personnes d’ascendance africaine, notamment en raison de « l’insuffisance des enquêtes, de l’absence de mécanismes indépendants et robustes de contrôle, de plainte et de responsabilité, et d’une “présomption de culpabilité” largement répandue à l’égard des personnes d’ascendance africaine ».

Vers la fin de l’impunité pour les violations commises par les forces de l’ordre

Dans son rapport, la Haute-Commissaire Michelle Bachelet propose une marche à suivre pour mettre fin à l’impunité face aux violations des droits de l’homme commises par les forces de l’ordre et pour « remédier au déficit de confiance ».

Cette démarche appelle notamment à garantir une conception du maintien de l’ordre fondée sur les droits de l’homme et une culture institutionnelle totalement exempte de racisme. Le rapport stipule que « les États devraient engager une profonde introspection et favoriser la participation active des populations concernées au travail mené pour réimaginer le maintien de l’ordre et réformer le système de justice pénale ».

Mme Bachelet recommande également que les politiques et réglementations relatives à l’usage de la force par les forces de l’ordre soient alignées sur le droit international des droits de l’homme, et que des mesures solides soient prises pour faire en sorte que les victimes et leurs familles obtiennent justice et réparation. « Cela nécessite d’enquêter à temps avec efficacité et impartialité sur les allégations de recours illégitime à la force ou sur d’autres types de violations commises par les forces de l’ordre, en mettant particulièrement l’accent sur le rôle que la discrimination raciale ait pu jouer sur ces violations ; d’imposer des sanctions proportionnelles et d’offrir des garanties de non-répétition. »

Les États sont également encouragés à adopter d’autres méthodes que le maintien de l’ordre dans certains contextes, surtout dans les établissements scolaires, en réponse à une crise de santé mentale, et pour gérer la migration et les frontières. Ils devraient par ailleurs recueillir et publier des données complètes ventilées selon la race ou l’origine ethnique, ainsi que selon le sexe et d’autres facteurs, dans le respect de garanties strictes et du droit international des droits de l’homme.

« Les États doivent faire preuve d’une plus forte volonté politique d’accélérer l’action en faveur de la justice, de la réparation et de l’égalité raciales, en prenant des engagements spécifiques et limités dans le temps pour obtenir des résultats », a déclaré Michelle Bachelet.

2 juillet 2021

Cet article est le deuxième d’une série de quatre récits présentant le programme axé sur la transformation pour la justice et l’égalité raciales de la Haute-Commissaire Michelle Bachelet. Chaque article souligne les spécificités historiques, les expériences vécues et la réalité actuelle à laquelle font face les personnes d’ascendance africaine dans plusieurs États.


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