De meilleures politiques pour briser les cycles de la pauvreté et des inégalités


Plusieurs personnes font la queue pour recevoir une aide alimentaire dans le contexte de la crise économique due à la pandémie de coronavirus à Manchay, au Pérou. © Consejo de Ministros/Documentation / Latin America News Agency/Reuters Parmi les nombreuses conséquences de la pandémie de COVID-19, l’une des plus marquantes est la croissance mondiale du nombre de personnes sombrant dans la pauvreté. Selon la Banque mondiale, la pandémie risquerait de plonger 176 millions de personnes supplémentaires dans la pauvreté.

Or, lorsque la pauvreté augmente, elle entraîne avec elle une augmentation de la discrimination structurelle et des inégalités et préexistantes et systémiques, a déclaré Michelle Bachelet, Haute-Commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme.

« La COVID-19 a révélé une pandémie d’inégalités, sous-estimée par beaucoup », a-t-elle indiqué. « Il est temps de voir les choses en face. Il ne faut pas vouloir, ni accepter de revenir à une situation dite « normale » qui a rendu nos sociétés si vulnérables, si fragiles, si inégales – et si injustes. »

Mme Bachelet s’est exprimée à l’occasion du Forum social organisé par le Conseil des droits de l’homme. Cet événement, qui s’est déroulé sur deux jours à la fois en personne à Genève et en ligne, a rassemblé de nombreux participants venus de divers horizons et zones géographiques afin de discuter des moyens de rompre les cycles de la pauvreté et des inégalités, et de favoriser le principe de responsabilité.

« Les soins de santé constituent l’un des grands vecteurs d’égalité et lorsqu’ils sont défaillants, les inégalités augmentent », a déclaré Winnie Byanyima, Directrice exécutive d’ONUSIDA.

Dans le cadre de la table ronde sur la pauvreté et les inégalités, Mme Byanyima a fourni plusieurs exemples de pays en Amérique latine qui ont réussi ces 40 dernières années à réduire les taux de pauvreté en offrant un large accès aux soins de santé. En tirant des enseignements de la gestion de la crise du VIH/sida, elle a fait remarquer que pour résoudre une crise sanitaire mondiale, il était nécessaire d’utiliser non seulement une approche fondée sur les soins, mais également une approche fondée sur le principe des droits de l’homme.

« Une crise sanitaire doit être surmontée dans le respect de tous les droits de l’homme », a-t-elle déclaré. « Regardez ce qu’il s’est passé avec le VIH. C’est lorsque la communauté gay a fait entendre sa voix et a exigé le respect de ses droits à la santé, lorsque les personnes atteintes du VIH/sida se sont mobilisées et ont réclamé leurs droits, que les choses ont vraiment changé face à cette pandémie. »

Le Forum social s’est appuyé sur la « matrice de la pauvreté », un dispositif portant sur les causes interdépendantes de la pauvreté, notamment les vulnérabilités environnementales et sanitaires, la discrimination, l’exclusion sociale et l’injustice systémique. Cette matrice a été conçue par Olivier De Schutter, Rapporteur spécial sur les droits de l’homme et l’extrême pauvreté. D’après lui, cette matrice permettrait une meilleure application du principe de responsabilité « pour qu’aucun acteur ne puisse échapper à ses obligations et à ses responsabilités liées à l’élimination de la pauvreté et des inégalités en rejetant simplement la faute sur autrui ».

Une « explosion des inégalités »

Deux milliards de dollars.

Selon Lucas Chancel, codirecteur du Laboratoire sur les inégalités mondiales de l’École d’économie de Paris, il s’agit du montant que les plus riches milliardaires du monde ont accumulé durant la pandémie de COVID-19. Ce chiffre représente un accroissement de 25 % de leur richesse en seulement quelques mois.

S’exprimant durant la table ronde, M. Chancel a expliqué qu’il existait déjà d’énormes écarts de richesse avant la pandémie, dans la mesure où les plus riches du monde, qui représentent 1 % de la population, détiennent plus de richesses que les 50 % les plus pauvres. Les crises, telles que les chocs environnementaux ou épidémiologiques, montrent à quel point le niveau de résilience est faible dans de nombreuses sociétés et peut entraîner une « explosion des inégalités ».

« En partant de ce principe, comment pouvons-nous redéfinir notre tissu social pour qu’il résiste mieux la prochaine fois qu’une crise survient et nous frappe ? » a-t-il demandé. C’est en concevant et en encourageant des politiques capables de créer une plus grande égalité, a-t-il ajouté.

Ruth Manorama est bien placée pour savoir que les politiques peuvent faire toute la différence entre une vie marquée par la pauvreté et les inégalités, et une vie remplie de possibilités. Selon cette militante engagée sur les questions sociales et lauréate du prix Right Livelihood, les mesures publiques temporaires comme les droits de réserve, une politique qui permet à certains membres de castes inférieures d’intégrer de meilleurs établissements scolaires et d’obtenir de meilleurs emplois, ont aidé plusieurs dalits à atteindre un certain niveau de mobilité sociale, d’emploi, d’éducation et de pouvoir politique, et ainsi à sortir de la pauvreté.

« Je suis une femme dalit », a-t-elle annoncé durant la table ronde. « J’ai pu briser les chaines de l’inégalité, de la pauvreté liée à la caste en fréquentant de bonnes écoles, en réussissant mes études supérieures et en trouvant un emploi. Ces exigences sont toutes fondamentales. Il est temps de traiter tout le monde sur un pied d’égalité. »

De la parole aux actes

Chen Zhigang, directeur adjoint du Bureau du groupe dirigeant de lutte contre la pauvreté et de développement du Conseil des affaires d’État de Chine, a indiqué que la collecte de données précises avait été un élément clé du principe consistant à « identifier la pauvreté avant de la réduire ». La base de données uniforme nationale a permis d’identifier non seulement les personnes en situation de pauvreté mais aussi leurs besoins spécifiques.

« Cela a permis de poser des bases solides afin de prendre des mesures ciblées contre la pauvreté », a déclaré M. Zhigang.

Dans les pays les plus vulnérables, la pandémie a fait reculer des dizaines d’années de progrès en matière de lutte contre la pauvreté, de soins de santé et d’éducation, a déclaré Fekitamoeloa Katoa ‘Utoikamanu, Haute-Représentante pour les pays les moins avancés, les pays en développement sans littoral et les petits États insulaires en développement. Pour faire face à ce problème, il est notamment nécessaire de poursuivre notre action afin d’atténuer les changements climatiques, a-t-elle déclaré.

« La pandémie ne devrait pas être une excuse pour détourner nos efforts en matière de lutte contre les changements climatiques », a-t-elle fait remarquer. « Nous ne pouvons absolument pas reconstruire de manière inclusive et durable si nous perdons notre élan en faveur d’une action climatique ambitieuse. »

La Haute-Représentante, qui était également l’une des principales intervenantes, a également recommandé de restructurer la dette et le règlement de la dette pour les pays les moins avancés, d’appuyer les plans de relance pour les nations vulnérables, et de faire participer la population aux efforts menés pour surmonter les défis posés par l’accroissement de la pauvreté et des inégalités.

« Selon moi, sans cette participation, nous ne serons pas en mesure d’avancer de manière durable », a-t-elle averti. « Nous devons donc nous unir pour passer de la parole aux actes ».

16 octobre 2020

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