Les droits des minorités et le pouvoir de l’art et de la protestation durant la pandémie


Œuvre d’art représentant une personne avec un masque et tenant un mégaphone © Freemuse / HCDH

« L’art ne consiste pas seulement à réagir à son époque », a expliqué Derrick Washington, bénéficiaire du Programme de bourse de niveau supérieur pour les minorités du HCDH. « Il s’agit d’imaginer de nouvelles possibilités d’avenir ».

Derrick Washington est intervenu lors d’un récent événement s’intéressant à la manière dont l’art et la protestation ont été essentiels pour donner une voix aux divers groupes minoritaires aux États-Unis pendant la pandémie de COVID-19.

La pandémie, qui entre dans sa deuxième année, continue d’avoir un impact sur l’ensemble des droits de l’homme, notamment parmi les minorités. Parmi ses effets les moins visibles, on peut citer le risque aigu qui pèse sur les droits culturels et la liberté d’expression artistique.

Les mesures de confinement ont eu de graves répercussions sur les moyens de subsistance des artistes issus de minorités et des autres personnes travaillant dans le domaine culturel. Certains établissements et espaces culturels ont été contraints de fermer définitivement leurs portes. Beaucoup d’autres ont subi des coupes budgétaires importantes ou des pertes financières.

Cet événement virtuel a permis de présenter des artistes issus de diverses communautés minoritaires des États-Unis. Il a été organisé conjointement par le HCDH et l’organisation non gouvernementale Freemuse.

Dans de nombreux pays, les communautés minoritaires ont été les plus durement touchées par les conséquences de la pandémie, alors que beaucoup d’entre elles connaissaient déjà des difficultés économiques et sociales. En raison d’une discrimination systémique profondément ancrée, un grand nombre de ces communautés n’ont pas pu accéder aux services sociaux et de santé essentiels.

Pour les participants à l’événement, l’expression artistique peut contribuer aux démarches visant à lutter contre ces injustices et ces inégalités structurelles.

La dance comme forme d’expression, la musique et son pouvoir d’apaisement

Leah Tubbs est la fondatrice et la directrice du MODArts Dance Collective, une association qui utilise le mouvement « comme une forme de résistance pour les personnes de couleur ».

Elle a déclaré lors de l’événement que « la danse est une forme d’expression et a conduit nos ancêtres vers la liberté. Elle mène à la cohésion et peut renforcer le militantisme. La dance est synonyme d’inspiration et de persévérance. »

Son association a pour objectif de refuser le racisme systémique et la suprématie blanche comme statu quo, et de fournir un espace de libération. Dans un tel espace, explique-t-elle, « les personnes de couleur peuvent être vues et entendues tout en nourrissant leur réflexion, leur corps, leur âme et leur esprit, afin de continuer à se défendre et à défendre leur communauté ».

La militante rom américaine Victoria Rios, musicienne de flamenco, a également fait part de son expérience durant la table ronde. Au début de la pandémie, elle a été témoin des injustices qui se sont encore aggravées au sein des communautés roms aux États-Unis, ainsi que de l’augmentation des discours de haine.

Elle a évoqué les « paroles douloureuses » de certaines personnes à propos des Roms, et la phrase qui revenait le plus souvent : « ce n’est pas du racisme, c’est vrai ».

Elle a décidé de se servir de sa musique comme d’une forme de militantisme.

« J’ai trouvé un amphithéâtre perché sur une montagne », a-t-elle expliqué. « J’y suis allée tous les matins. J’ai chanté à pleins poumons et j’ai commencé à me reconstruire. J’ai réalisé que si j’utilisais ma voix, qui fait partie de mon héritage, qui est inaliénable, je pouvais faire appel à ma force, à ma résilience et à mes connaissances et je pouvais changer les choses. »

L’expression artistique menacée

L’ONG internationale indépendante Freemuse, qui milite dans le monde entier pour la promotion de la liberté artistique et le droit à la création, a relevé près de 100 cas de violations de l’expression artistique dans le cadre de la COVID-19.

La censure et les poursuites à l’encontre des artistes sont en hausse, selon le rapport de recherche récemment publié par l’organisation et intitulé State of Artistic Freedom 2021. Très souvent, ces actes ont été perpétrés alors que les artistes s’efforçaient de dénoncer la désinformation des gouvernements concernant la COVID-19.

Srirak Plipat, directeur général de Freemuse, a présenté les conclusions du rapport. Il a noté que le nombre d’artistes tués en 2020 a presque doublé par rapport à 2019, que les détentions ont augmenté de 15 % et que les poursuites à l’encontre des artistes ont été multipliées par quatre environ par rapport aux années précédentes.

Les droits culturels « ne sont pas un luxe »

Karima Bennoune est la Rapporteuse spéciale dans le domaine des droits culturels. Selon elle, « les droits culturels sont au cœur de l’expérience humaine ». « Ils sont essentiels pour mettre en œuvre les droits de l’homme universels et pour réaliser les objectifs de développement durable. Ils ne sont pas un luxe, même – voire surtout – durant une crise sanitaire mondiale. En réalité, les cultures sont au cœur de notre réponse à la COVID-19 ».

Face aux pertes culturelles catastrophiques liées aux arts des minorités et des peuples autochtones, la Rapporteuse spéciale a déclaré qu’il était essentiel que ces impacts soient reconnus et traités. Selon elle, il est essentiel de rendre hommage à ceux qui ont perdu la vie dans les secteurs culturels. Elle a également déclaré que dans le cadre de ce processus de mémorialisation, il est nécessaire de veiller à ce que les artistes et les acteurs culturels issus des minorités et des populations autochtones soient pleinement inclus.

Karima Bennoune appelle les gouvernements à respecter leurs obligations internationales et à garantir les droits culturels, en s’assurant que ces droits soient accessibles à pour tous, sans discrimination. Elle a demandé instamment aux États de respecter les droits des artistes et des acteurs culturels, de leur fournir un soutien adéquat, de préserver la diversité et d’augmenter les budgets consacrés à la culture et aux arts.

« Il y a actuellement tellement de batailles financières, mais celle-ci est cruciale pour les droits de l’homme », a-t-elle conclu. « Nous ne pouvons pas prendre pour acquis ces merveilleuses voix que nous avons entendues. Nous devons faire tout ce qui est en notre pouvoir pour les soutenir et leur permettre de continuer leur travail admirable. »

La Rapporteuse spéciale dans le domaine des droits culturels a présenté son rapport sur l’impact de la pandémie de COVID-19 sur les cultures et les droits culturels au Conseil des droits de l’homme à sa 46e session, qui s’est déroulée en février et mars 2021.

Le 9 mars 2021

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