Protéger les femmes et les filles durant la COVID-19


Photo de Beatrice Karore. © Beatrice Karore

Beatrice Karore est originaire de l’établissement informel connu sous le nom de Mathare, à Nairobi, la capitale du Kenya. Cette militante communautaire est la fondatrice de l’initiative Wanawake Mashinani (femmes de la communauté), également basée à Nairobi. Elle travaille avec des femmes et des filles maltraitées et a elle-même été victime de brutalités policières avant la pandémie de COVID-19.

En mai 2020, on lui a demandé d’aider une communauté illégalement expulsée de Kariobangi, un quartier à faibles revenus au nord-est de Nairobi. La plupart des personnes expulsées étaient des femmes, des enfants, des personnes âgées et des jeunes sans emploi et en difficulté. Ils avaient besoin de nourriture, d’un abri et de vêtements.

« Les expulsions au Kenya sont impitoyables. Elles laissent les gens désemparés car tout est détruit », explique-t-elle. « J’ai vu des gens venir en aide à des personnes qu’ils ne connaissaient pas en subvenant aux besoins des familles. J’ai aussi vu des propriétaires avides profiter de la situation. »

Elle a rencontré plusieurs personnes venues apporter leur soutien aux défenseuses des droits humains qui travaillent en première ligne, comme elle. « C’est important pour ceux qui travaillent en première ligne d’avoir quelqu’un sur qui compter et à qui se confier », dit-elle. « La pandémie fait ressortir le meilleur et le pire chez les gens, mais elle m’a aussi fait réaliser que si chacun fait un peu de bien dans sa sphère d’influence, cela peut avoir un impact énorme. »

Beatrice Karore travaille avec d’autres femmes. Pour elle, il est important qu’elles se soutiennent mutuellement et qu’elles travaillent ensemble. Pourtant, indique-t-elle, cela peut comporter des risques.

« Lorsque l’une d’entre nous est menacée, nous sommes toutes en danger. J’ai été convoquée à un poste de police sans qu’on me dise pourquoi. J’en ai parlé à mon réseau et on m’a fortement déconseillé d’y aller seule », se souvient-elle.

Elle a rencontré deux avocats, l’un de la Commission des droits de l’homme du Kenya et l’autre de la Law Society of Kenya, et ils se sont rendus ensemble au poste de police un autre jour que celui où elle avait été convoquée. La discussion a été truffée de menaces sous-entendues et l’un des avocats a été temporairement séparé d’elle, accusé d’avoir interféré dans les affaires de la police.

« Heureusement, nous avions pris des précautions et une équipe entière attendait de nos nouvelles. Quand les choses ont mal tourné, le directeur exécutif de la Commission des droits de l’homme du Kenya est intervenu et s’est rendu au poste de police dans les dix minutes, comme promis », dit-elle.

« Ils ont senti le vent tourner, donc ils ont changé leur histoire et ont expliqué qu’ils avaient formé un comité pour enquêter sur les menaces reçues par ma collègue, Ruth Mumbi, et qu’ils voulaient seulement obtenir ma déclaration. Le patriarcat dans toute sa splendeur ! », a-t-elle ajouté.

« Le plus drôle, s’il on peut dire, dans cette sombre histoire, c'est que l'officier responsable du poste se souvenait d'avoir envoyé une bombe lacrymogène sur le directeur exécutif au cours d'une marche de solidarité envers la révolution soudanaise à Nairobi. Ils sont devenus amis et chaque fois que le directeur exécutif pouvait marcher au poste de police, l’officier responsable l’aidait. Voici une leçon à retenir : un adversaire peut un jour devenir un allié.

Beatrice Karore travaille également avec des femmes victimes de viol ou de violences domestiques et avec des filles ayant subi des violences sexuelles, en les aidant à recevoir des soins médicaux et à signaler leurs agressions à la police. Elle souligne que pendant la pandémie de COVID-19, ces cas ont augmenté, mais de nombreuses femmes choisissent uniquement de se faire soigner sans porter plainte.

« Comme il n’y a pas assez de refuges, ces femmes et ces filles doivent retourner dans des endroits où elles sont en danger. C’est difficile et vraiment triste », déplore-t-elle. « En travaillant avec ces femmes, je me suis rendue compte d’un groupe oublié : les femmes séropositives qui ont besoin d’une alimentation équilibrée pour maintenir leur taux de cellules CD4. Nous leur donnons de la nourriture et les aidons à garder le moral, mais certaines d’entre elles sombrent quand même dans la dépression. »

La pandémie a été une période difficile pour ces femmes, de même que pour les autres femmes et filles avec lesquelles elle travaille. La santé mentale n’était pas un domaine qui lui était familier avant la COVID-19.

« La santé mentale est importante et il faut apporter davantage de soutien en la matière, car la situation ne peut qu’empirer avec l’isolement qui se poursuit, les contacts humains limités et la détérioration de la situation économique. La COVID-19 a porté atteinte à la protection des droits de l’homme et a engendré une augmentation des violations », indique-t-elle. « Néanmoins, je continue à faire de mon mieux pour éduquer, mobiliser et soutenir les autres femmes, et pour les aider à vivre dans la dignité. Viva ! »

2 février 2021

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