Un rapport phare de l’ONU offre un programme pour éradiquer le racisme systémique


Une visiteuse devant le mémorial érigé sur le lieu où George Floyd est décédé durant son arrestation à Minneapolis (Minnesota), aux États-Unis, le 14 juin 2020 © REUTERS/Eric Miller/File Photo

Le meurtre de George Floyd, un Afro-Américain, par un agent des forces de l’ordre le 25 mai 2020 dans le Minnesota, aux États-Unis, a suscité des protestations mondiales sans précédent qui ont marqué un véritable tournant dans la lutte contre la brutalité policière et le racisme.

En juin de la même année, le Conseil des droits de l’homme a adopté la résolution 43/1, chargeant la Haute-Commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme Michelle Bachelet de produire un rapport complet sur le racisme systémique, les violations du droit international des droits de l’homme à l’encontre des Africains et des personnes d’ascendance africaine par les forces de l’ordre, les réponses des gouvernements aux manifestations pacifiques contre le racisme, ainsi que la responsabilité et les réparations pour les victimes.

« La discrimination raciale systémique s’étend au-delà de toute forme de haine individuelle », a déclaré en juin de l’année dernière la Haute-Commissaire devant le Conseil des droits de l’homme. « Elle provient de préjugés enracinés dans de nombreux systèmes et institutions de politique publique, qui séparément et ensemble perpétuent et renforcent les obstacles à l’égalité. »

Un an plus tard, le nouveau programme axé sur la transformation pour la justice et l’égalité raciales de Michelle Bachelet montre la voie à suivre pour « remédier à la culture du déni, abattre le racisme systémique et accélérer le rythme de l’action menée ». Ce rapport appelle les États à rectifier les erreurs du passé, tout en faisant face aux réalités actuelles et en prenant compte des expériences vécues par les personnes d’ascendance africaine.

Les formes intersectionnelles de discrimination raciale

« Le racisme systémique fonctionne comme un ensemble de normes racisées, et il est présent dans toutes les données existantes. La manière dont le racisme systémique se manifeste dans nos sociétés à l’échelle mondiale est endémique et toxique », a déclaré Dominique Day, présidente du Groupe de travail d’experts sur les personnes d’ascendance africaine.

Mme Day fait partie des experts des Nations Unies dont les perspectives et les points de vue ont été pris en compte dans le rapport de la Haute-Commissaire. Ce rapport a également reçu plus de 100 contributions d’États et d’autres parties prenantes, et a fait l’objet de 23 consultations en ligne avec plus de 340 universitaires, organismes de défense des droits de l’homme, organisations de la société civile dirigées par des personnes d’ascendance africaine, et proches de personnes d’ascendance africaine tuées par des agents des forces de l’ordre.

Le racisme systémique est une question transversale, a ajouté Dominique Day. Il est présent dans le domaine des soins de santé, où les médecins reconnaissent moins de maladies et de douleurs selon la race. Il est présent dans l’éducation, où les enfants d’ascendance africaine sont généralement dissuadés de suivre un enseignement supérieur et voient leurs attentes réduites, a-t-elle poursuivi.

« Les manifestations du racisme systémique sont donc présentes partout, malgré la très forte tendance mondiale à nier le caractère systématique de ce phénomène très fréquent », a-t-elle expliqué.

Le rapport souligne que les personnes d’ascendance africaine « sont victimes de formes de discrimination, de marginalisation et d’exclusion raciales qui sont liées entre elles, se recoupent et s’additionnent, qui sont déterminées par les séquelles historiques et se renforcent mutuellement par des cycles d’inégalités structurelles qui existent depuis des générations, et compromettent l’exercice par ces personnes de leurs droits fondamentaux dans tous les domaines ».

Le rapport indique également que dans les pays où il existe d’importantes populations de personnes d’ascendance africaine, ces personnes sont plus susceptibles de subir les effets de la marginalisation et de l’exclusion, notament de subir des taux plus élevés de pauvreté et de chômage, d’occuper des postes moins qualifiés, de vivre dans des quartiers désavantagés, dangereux et marqués par la ségrégation, d’être exposés à la pollution environnementale et au manque d’accès à l’eau propre, et de se heurter à des obstacles à l’accès égal à une éducation et à des soins de santé de qualité. Dans certains pays, ces personnes risquent également d’être déplacées, dépossédées, exclues et expropriées de leurs terres.

Selon le rapport, toutes ces inégalités sont aggravées par la participation et la représentation insuffisantes des personnes d’ascendance africaine dans les processus décisionnels et dans la vie publique. Aux États-Unis, par exemple, certaines personnes d’ascendance africaine sont affectées par des mesures les empêchant de voter, notamment des mesures qui retirent le droit de vote aux personnes condamnées pour crime.

L’influence persistante d’une conception erronée de la race

Le rapport explique par ailleurs que la déshumanisation des personnes d’ascendance africaine est ancrée dans les conceptions sociales erronées sur les races, élaborées pour justifier l’esclavage, des stéréotypes raciaux très répandus et des pratiques et traditions néfastes largement acceptées qui ont encouragé la tolérance de la discrimination raciale, des inégalités et de la violence.

Dominique Day en a elle-même fait l’expérience.

« Je suis avocate. Je me rends parfois au tribunal et à plusieurs reprises, on a déduit que j’étais une accusée plutôt qu’une avocate », a-t-elle expliqué. « Je suis une femme noire. Quatre-vingt-dix-neuf pour cent des personnes qui sont amenées devant le tribunal pénal ou le tribunal de la famille sont noires. Et même si je porte un tailleur, j’ai un ordinateur, je fais des choses que seuls les avocats font. »

« On déduit, vraisemblablement en raison de la couleur de ma peau, que je suis au tribunal en tant qu’accusée. »

Le rapport révèle aussi que le racisme systémique persiste en raison d’idées fausses selon lesquelles l’abolition de l’esclavage, la fin de la traite transatlantique des Africains réduits en esclavage et du colonialisme, ainsi que certaines mesures prises par les États jusqu’à aujourd’hui ont permis d’éliminer les structures discriminatoires sur le plan racial et de créer des sociétés où règne l’égalité.

Cette culture du déni reste un important obstacle dans la lutte contre le racisme systémique, a indiqué Mme Day. Non seulement parce qu’elle est profondément ancrée dans la culture de l’individualisme, mais aussi parce que « les gens ne veulent pas bouleverser leur confort ».

« Il est très difficile pour les gens d’accepter le fait qu’ils sont complices du racisme systémique », a-t-elle ajouté. « Donc l’idée que l’on doit admettre nos propres préjugés et affronter le sentiment désagréable d’avoir, intentionnellement ou non, contribué à la hiérarchie raciale et à des violations des droits de l’homme n’est pas quelque chose que la plupart des gens, même à des niveaux très élevés, sont prêts à faire psychologiquement. »

Tracer une nouvelle voie pour les États

Selon le rapport, l’élimination du racisme systémique nécessiterait, entre autres mesures, de réformer les institutions, la législation, les politiques et les pratiques, qui peuvent être discriminatoires dans leurs résultats et leurs effets. Il exhorte les États à adopter « une approche systémique de la lutte contre la discrimination raciale » grâce à des mesures mobilisant l’ensemble des pouvoirs publics et de la société, énoncées dans des plans d’action nationaux et régionaux détaillés et dotés de ressources suffisantes, et des mesures spéciales pour les groupes défavorisés.

Le rapport souligne également la nécessité de recueillir, publier et analyser des données ventilées selon la race et l’origine ethnique, de manière à mieux comprendre l’ampleur du racisme systémique et à contrôler l’efficacité des mesures stratégiques.

Les États doivent aussi assurer la participation concrète des personnes d’ascendance africaine dans les processus décisionnels, ainsi que dans les institutions de l’État, notamment dans les forces de l’ordre et le système de justice pénale.

« Les États ont une occasion formidable de faire un pas dans la bonne direction. Pour certains d’entre eux, cela peut commencer par une réforme juridique ou politique. Pour chaque État, cela doit commencer par l’élaboration d’un ensemble de mesures montrant comment cet État remédie à ce problème », a indiqué Dominique Day. « Ces mesures doivent être fondées sur l’impact et les résultats, et non pas seulement sur le changement du langage utilisé dans nos lois ou nos politiques. Les États doivent aussi se montrer courageux. »

29 juin 2021

Cet article est le premier d’une série de quatre récits présentant le programme axé sur la transformation pour la justice et l’égalité raciales de la Haute-Commissaire Michelle Bachelet. Chaque article souligne les spécificités historiques, les expériences vécues et la réalité actuelle à laquelle font face les personnes d’ascendance africaine dans plusieurs États.

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