« Une victime de la torture, c’est une victime de trop », déclare un expert de l’ONU


Des militants de la Commission des droits de l’homme du Pakistan tiennent des pancartes durant un rassemblement à l’occasion de la Journée internationale des Nations Unies pour le soutien aux victimes de la torture à Islamabad, au Pakistan, le 26 juin 2021. © EPA-EFE/ SOHAIL SHAHZAD

« Une victime de la torture, c’est une victime de trop », a déclaré Nils Melzer, Rapporteur spécial sur la torture, à l’occasion d’un webinaire spécial organisé à l’occasion du 40e anniversaire du Fonds de contributions volontaires des Nations Unies pour les victimes de la torture (le Fonds) et la Journée internationale des Nations Unies pour le soutien aux victimes de la torture. « Il s’agit d’une catastrophe d’origine humaine à laquelle nous pouvons mettre un terme dès maintenant, si nous le décidons. »

Alors que des milliers de personnes dans le monde continuent chaque jour d’être victimes de la torture, le webinaire a été l’occasion de discuter du besoin urgent de favoriser un espace civique ouvert et sécurisé pour les victimes afin que les responsables rendent compte de leurs actes et pour que les victimes puissent obtenir des réparations et bénéficier d’une réadaptation. Ce webinaire a été organisé par le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme, en coordination avec le centre des droits de l’homme et du droit humanitaire de l’American University Washington College of Law.

Depuis 1981, le Fonds, qui est le premier en son genre à l’ONU, soutient des centaines d’organisations de la société civile dans le monde entier pour aider les victimes de la torture à obtenir réparation, a expliqué Ilze Brands Kehris, Sous-Secrétaire générale des Nations Unies aux droits de l’homme.

Thomas McCarthy, le premier secrétaire du Fonds, a présenté les débuts historiques du Fonds. Avant la création du Fonds, a-t-il expliqué, le Fonds des Nations Unies pour le Chili avait été créé à la fin des années 1970 pour venir en aide aux victimes de violations des droits de l’homme lors d’une détention ou d’un emprisonnement dans ce pays. Reconnaissant que la torture était pratiquée dans le monde entier, l’Assemblée générale a élargi ce mandat pour qu’il ait une portée mondiale et a créé le Fonds, a-t-il ajouté.

Les organisations de la société civile jouent un rôle crucial dans la protection des victimes de la torture, même si elles travaillent dans des environnements contraignants, a souligné M. Brands Kehris. Parmi les nombreux obstacles à surmonter figurent le harcèlement et les menaces, la criminalisation des activités entraînant des arrestations et des poursuites judiciaires, ainsi qu’un accès limité au financement. Ces obstacles continuent de se multiplier, surtout en ligne, en raison de la pandémie de COVID-19.

« Nous constatons que les capacités et les libertés des représentants de la société civile se réduisent en ligne, ce qui est particulièrement préoccupant en période de pandémie et d’influence croissante des plateformes virtuelles dans les processus d’élaboration des politiques et de prise de décision et dans le libre débat », a déclaré M. Brands Kheris.

Malgré ces difficultés, le Fonds a accordé 4 887 subventions à 630 organisations dans 139 pays pour un montant de plus de 180 millions de dollars, a déclaré Vivienne Nathanson, présidente du Fonds. Cette année, le Fonds accorde 172 subventions portant sur la prestation de services d’aide directe afin de soutenir près de 50 000 victimes de la torture dans 70 pays du monde, a-t-elle ajouté.

« Des centaines de milliers de survivants de la torture et leurs familles dans le monde entier reçoivent notamment un soutien médical, psychologique, social, juridique et humanitaire, leur permettant de surmonter le traumatisme de la torture et de reconstruire leur vie », a déclaré Mme Nathanson.

L’un des premiers bénéficiaires du Fonds en 1984, le Comité para la Defensa de la Salud, la Etica y los Derechos Humanos (COSDESEDH) en Argentine fournit actuellement des services médicaux, psychologiques, juridiques et sociaux à 465 victimes de la torture, a déclaré Norberto Liwski, président du CODESEDH. Selon lui, il est important d’offrir aux victimes et à leurs familles des soins complets pour surmonter leurs troubles post-traumatiques.

« Dans ces domaines, il est indispensable d’avoir des équipes interdisciplinaires rigoureusement formées aux valeurs éthiques et aux stratégies d’intervention professionnelle du point de vue des droits de l’homme », a déclaré M. Liwski.

Selon Suzanne Jabbour, présidente du Sous-comité des Nations Unies pour la prévention de la torture, si le Fonds aide les victimes à surmonter leur traumatisme, le Protocole facultatif prévoit quant à lui plusieurs mesures de surveillance préventives pour empêcher les actes de torture, comme des visites inopinées dans des lieux où des personnes sont gardées sous surveillance et sous contrôle permanents et ne sont pas libres de partir.

Pour les organisations qui craignent des représailles, le Comité des Nations Unies contre la torture et d’autres organes conventionnels ont adopté en 2015 des lignes directrices sur le traitement des allégations de représailles contre des personnes ou des organisations coopérant avec les Comités.

« Ces dernières années, nous avons observé des cas de représailles à l’encontre d’organisations ayant fourni des informations au Comité, que ce soit dans le cadre de la procédure d’établissement des rapports, de la procédure de plainte émanant d’un particulier ou de la procédure d’enquête », a déclaré Claude Heller, président du Comité des Nations Unies contre la torture.

La société civile fait face à de nombreux obstacles dans le cadre de son travail. La Fondation turque des droits de l’homme (TIHV) est une organisation qui aide à réhabiliter les victimes en cas d’augmentation des pratiques systématiques et généralisées de la torture. Bénéficiant d’une subvention du Fonds depuis 2008, la TIHV a aidé 3 800 survivants de la torture dans ses cinq centres de réhabilitation, selon Elçin Türkdoğan, coordinatrice des programmes de la TIHV.

« La répression de la société civile en Turquie s’est intensifiée depuis 2013 », a-t-elle déclaré. « Dans le climat d’oppression actuel en Turquie, les survivants de la torture peuvent préférer s’abstenir de demander une réadaptation ou risquent d’interrompre celle-ci par peur et par crainte pour leur sécurité. »

La TIHV a pu poursuivre son travail en s’appuyant sur son solide réseau de bénévoles et de défenseurs, en renforçant sa crédibilité au sein de la société afin d’instaurer la confiance, et en utilisant son expertise pour opérer dans des environnements extrêmes, a déclaré Elçin Türkdoğan.

Bénéficiaire du Fonds depuis 2020, le Centre for Human Rights Education Advice and Assistance (centre de conseil et d’assistance en matière d’éducation aux droits de l’homme, CHREAA) au Malawi fournit une éducation, des conseils et une assistance juridiques aux détenus, ainsi que des services parajuridiques aux prisons, aux tribunaux et à la police. Pour faire face à ces contraintes, Victor Mhango, directeur du CHREAA, s’appuie sur les réseaux internationaux et les médias.

« Les médias sont très importants car ils montrent ce qui se passe », a déclaré M. Mhango. « S’il vous arrive quelque chose, tout le monde le saura. »

Le Fonds profite de cet anniversaire pour organiser une série d’événements tout au long de l’année et partager le travail difficile que les bénéficiaires réalisent dans le monde entier, a déclaré Vivienne Nathanson.

« Ces gens courageux qui ont survécu à la torture sont devenus des militants de la communauté luttant contre la torture, des leaders mondiaux et des défenseurs des droits de l’homme, et beaucoup ont été torturés en représailles de leur engagement en faveur des droits de l’homme », a-t-elle expliqué. « Les bénéficiaires des subventions apportent une grande richesse à notre travail à l’échelle mondiale et nous continuerons à les soutenir. »

13 juillet 2021


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