Les victimes de violences sexuelles durant le conflit de l’Ituri trouvent un lieu où guérir et obtenir justice


Des femmes célèbrent la Journée internationale des femmes à Walikale, au Nord-Kivu (République démocratique du Congo), le 8 mars 2011 © MONUSCO/Myriam Asmani

 

Le vaste centre abrite plusieurs bâtiments de couleurs vives. Des patients attendent leur tour, assis en silence sur des bancs en bois dans les couloirs ouverts. Plusieurs mères avec leurs nouveau-nés et de plus grands enfants, quelques femmes âgées et un homme seul, taciturne et dont on ne peut pas discerner l'âge s'apprêtent à rencontrer les conseillers et le personnel médical.

On pourrait croire que les patients qui se rendent dans ce centre souffrent des mêmes maux que ceux que l'on rencontre dans n'importe quel centre médical à travers le monde. Or, chacun de ces patients a une histoire bouleversante à raconter.

« Un soir, des inconnus sont entrés dans mon village. J'étais juste en dehors du village et j'ai pu me cacher, mais j'ai vu tout ce qu'il s'est passé. Les assaillants ont tué mes enfants et ma femme, et ont pris tous nos biens. J'ai pu m'échapper et me réfugier à Bunia, où mon fils m'a aidé à établir un petit commerce de pêche », raconte l'homme.

« J'ai revu les attaquants de mon village à Bunia un jour en rentrant de la pêche. Ils m'ont kidnappé et m'ont ramené dans leur camp. Ils m'ont alors forcé à violer deux femmes, l'une après l'autre, jour et nuit. Si je refusais, ils me menaçaient et me battaient », explique-t-il.

« Nous avons passé quatre jours ainsi, ces femmes et moi, avec très peu de nourriture. Un jour, mes kidnappeurs m'ont envoyé chercher de l'eau dans la forêt ; c'est à ce moment-là que j'ai réussi à m'enfuir et à retourner à Bunia. Je n'ai pas pu retrouver mon fils, mais j'ai atteint le camp pour personnes déplacées de Bunia. C'est là que je vis à présent, et où j'ai découvert le travail de la SOFEPADI. »

Le personnel du centre médical Karibuni Wa Mama (qui signifie « bienvenue aux mères ») aide à panser de nombreuses plaies, physiques et psychologiques, et va encore plus loin en soignant les survivants. Le centre est géré par l'ONG Solidarité féminine pour la paix et le développement intégral (SOFEPADI).

La SOFEPADI a été créée il y a 20 ans par 24 femmes à Bunia, situé dans la province de l'Ituri en République démocratique du Congo, dans le but de lutter pour la paix et de promouvoir l'autonomisation des femmes et les droits de l'homme. Très vite, la SOFEPADI a ouvert une deuxième branche à Beni, au Nord-Kivu, pour aider à combattre l'impunité face à la violence sexuelle commise dans les deux provinces. Il y a dix ans, l'ONG a élargi ses activités en prenant en charge les soins médicaux des victimes de violence sexuelle et fondée sur le genre, une activité menée jusqu'alors dans la région par Médecins sans frontières.

Une approche globale des soins

Le personnel de la SOFEPADI a adopté une approche globale pour soigner les survivants. Un médecin généraliste s'occupe des consultations générales, de la prophylaxie postexposition et des tests pour les infections à VIH, ainsi que de la planification familiale. Une autre unité fournit des soins psychologiques pour aider les victimes à surmonter leur traumatisme et à bénéficier des mesures de réadaptation, tandis qu'une autre offre des formations professionnelles aux survivants pour les aider à devenir financièrement autonomes.

« À cause de la situation actuelle en Ituri, nous travaillons avec des personnes déplacées à l'intérieur de leur propre pays. En 2019, nous avons aidé 1 305 victimes de violence sexuelle. La moitié d'entre elles étaient des personnes déplacées », explique Noella Alifua, l'une des coordonnatrices de la SOFEPADI.

« Nous nous rendons sur le terrain avec nos cliniques mobiles et soignons les personnes déplacées là où elles se sont retrouvées. La plupart des personnes que nous aidons sont victimes de violences. Nous les soignons gratuitement grâce aux fonds accordés par nos partenaires. Notre centre ne génère pas assez de revenus pour d'autres activités de terrain », ajoute-t-elle.

La guerre civile a officiellement pris fin en 2003 en République démocratique du Congo. Cependant, plusieurs conflits isolés ont continué dans certaines régions du pays. En Ituri, les violences interethniques qui ont éclaté en décembre 2017 ont provoqué des centaines de décès, de graves violations des droits de l'homme, notamment des actes brutaux de violence sexuelle, et le déplacement d'un demi-million de personnes à travers l'Ituri et les provinces voisines. Près de 57 000 personnes ont trouvé refuge en Ouganda.

En janvier 2020, un rapport du Bureau conjoint des Nations Unies pour les droits de l'homme en République démocratique du Congo a décrit les violences en Ituri, indiquant que ces abus pouvaient constituer des « crimes contre l'humanité ».  Dans une mise à jour publiée en mai, le Bureau a également indiqué qu'entre le 1er octobre 2019 et le 31 mai 2020, des individus armés avaient tué au moins 531 civils en Ituri, dont 375 depuis le mois de mars, lorsque les violences se sont aggravées.

Pour la SOFEPADI, l'insécurité est devenue un problème majeur, surtout pour les cliniques mobiles qui viennent en aide aux survivants dans des zones reculées. Noella nous explique que l'une de ses équipes a réussi de justesse à éviter une attaque à Mahagi, un territoire situé à 170 kilomètres au nord-est de Bunia.

« Ce qui est extrêmement inquiétant dans les zones de conflit, c'est que les femmes sont les plus touchées », déplore-t-elle.

Les premiers pas vers la justice

La SOFEPADI a récemment ajouté un nouveau volet d'activités en fournissant une aide juridique aux survivants, en formant les acteurs de la société civile sur le droit congolais en matière de violence sexuelle, et en sensibilisant davantage les membres du secteur judiciaire sur la violence sexuelle et fondée sur le genre.

« C'est un choix, nous aidons seulement ceux qui veulent obtenir justice. Nous couvrons tous les frais juridiques, du début à la fin », explique Mme Alifua. « Les tribunaux rendent des décisions, mais les responsables n'ont souvent pas les moyens de verser des réparations. C'est décourageant pour les victimes. »

Jusqu'à présent, la SOFEPADI a contribué à déposer devant les tribunaux plus de 1 500 plaintes contre des auteurs présumés. « Nous avons également obtenu des décisions, mais les réparations restent problématiques », souligne-t-elle.

Constatant que les affaires n'ont pas toujours une issue favorable, certaines familles ont opté pour un règlement à l'amiable avec les auteurs.

Pour Gloria Malolo, spécialiste des droits humains pour le Bureau conjoint pour les droits de l'homme à Bunia, les réparations procurent avant tout aux victimes le sentiment que le préjudice qu'elles ont subi a été réparé, et renforcent la confiance de la population dans le système judiciaire.

« C'est le combat lancé par le Bureau conjoint pour les droits de l'homme, car si une victime nous dit qu'elle n'a aucune intention de saisir les tribunaux, car elle sait que les préjudices qu'elle a subis resteront sans suite, nous savons dès le départ que cela n'intéressera pas la victime », explique-t-elle.

« Et cela représente un obstacle dans tout un système normalement conçu pour que la victime récupère tout ce qu'elle a perdu (moralement ou physiquement) et qu'elle ait le sentiment d'avoir obtenu réparation pour ce qu'elle a enduré. »

À Bunia, le Bureau conjoint pour les droits de l'homme soutient le système judiciaire dans la lutte contre la violence sexuelle en fournissant des fonds pour venir en aide aux enquêtes judiciaires et aux tribunaux mobiles pour les victimes et les témoins, de manière à ce qu'ils puissent participer aux procédures juridiques en toute sécurité.

L'appui du Bureau dans ce combat contre l'impunité ne s'arrête pas une fois le jugement prononcé ; le Bureau se bat également pour que les tribunaux et les acteurs pertinents puissent utiliser tous les autres moyens à leur disposition pour obtenir réparation lorsque les auteurs ne sont pas en mesure de verser des réparations financières.

Dans cette lutte contre l'impunité, la SOFEPADI constitue l'un des premiers points de contact pour les victimes cherchant à obtenir justice. Le personnel de Karibuni Wa Mama recueille des données médicales pour appuyer les affaires présentées devant les tribunaux, dans le but d'établir la vérité.

« Les victimes se tournent vers la SOFEPADI. Elles racontent ce qui leur est arrivé et fournissent des éléments qui permettent à la SOFEPADI de les traiter en tant que patients. Quand les victimes qui nous parviennent portent encore les marques de leurs blessures, la SOFEPADI est en mesure de fournir des certificats médicaux et de prendre des photos qui serviront de preuve et peuvent servir à établir la vérité », explique Gloria Malolo.

« Le tribunal militaire ou civil se servira ensuite de ces éléments pour établir les faits, puisque les magistrats auront uniquement l'occasion d'écouter les victimes des mois après les événements », ajoute-t-elle.

« Les traces auront disparu, même en cas de viol, les blessures auront guéri. Cependant, tous les éléments rassemblés par la SOFEPADI, ne serait-ce qu'au moment du contact initial, permettront au juge ou au magistrat de découvrir ce qu'il s'est passé. »


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30 juillet 2020


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