COVID-19 : la défense des droits de l’homme des migrants et des réfugiés en France


Steve Irakoze, militant pour les droits de l’homme

Ayant fui le Burundi pour la France à l'âge de 18 ans, Steve Irakoze connait bien l'espoir, les craintes et les besoins des réfugiés et des migrants. À son arrivée en France, Steve a commencé à aider les demandeurs d'asile LGBTQ tout en faisant des études de droit et de sciences politiques. Il a également été bénévole dans des camps de réfugiés à Calais, ce qui a forgé son désir de travailler au profit des personnes contraintes de fuir leur pays.

En 2018, Steve a pris part au Programme de bourses du HCDH pour les personnes d'ascendance africaine, un programme destiné aux personnes soucieuses de promouvoir les droits des personnes d'ascendance africaine.

Aujourd'hui, Steve travaille pour La Cimade, une organisation de la société civile dédiée à la protection des droits de l'homme des migrants et des réfugiés. L'organisation fournit une aide juridique à environ 100 000 personnes par an et mène des activités de sensibilisation et des actions judiciaires stratégiques en vue de garantir que les réformes en matière d'immigration reposent sur les droits de l'homme. Elle surveille également la mise en œuvre des politiques d'immigration au sein de l'Union européenne et en Afrique du Nord et de l'Ouest.

La France est l'un des pays de l'Union européenne les plus affectés par la pandémie de COVID-19, et les migrants et réfugiés sont particulièrement touchés. Steve explique les principaux problèmes qu'ils rencontrent, la manière dont lui et son organisation ont fait pression pour faire changer les choses et combattre les inégalités, et comment notre soutien en faveur des droits de l'homme des plus vulnérables peut aider à bâtir des sociétés inclusives où personne n'est laissé pour compte.

« La pandémie de COVID-19 a révélé les inégalités de notre société.

En France, le virus a aggravé la situation des migrants et des réfugiés. Par exemple, les conditions de surpopulation dans les centres pour étrangers en attente d'expulsion rendent impossible tout éloignement physique. Le manque d'équipement de protection et l'absence de dépistage les mettent dans une situation très vulnérable.

Les demandeurs d'asile et les enfants migrants non accompagnés en France présentaient déjà un risque très élevé en raison du manque de logements sociaux et de la durée des procédures administratives et judiciaires pour obtenir un statut juridique. Lorsque la COVID-19 s'est déclarée et que les mesures de confinement ont été mises en place, ces personnes étaient en grande difficulté. On ne peut pas s'isoler si on n'a pas de logement.

Entre mars et mai, durant le confinement, les gens avaient besoin d'un formulaire spécial pour sortir faire les courses ou aller chez le docteur, or ces formulaires étaient uniquement disponibles en français. Malgré nos efforts de sensibilisation, nous avons reçu plusieurs témoignages de personnes ayant reçu une amende, car elles étaient incapables de justifier pourquoi elles n'étaient pas chez elles. Nous avons eu écho de personnes sans papiers refusant de se faire soigner ou d'aller faire les courses par crainte de se faire contrôler par la police.

Tout le monde n'a pas eu le luxe de pouvoir s'isoler et garder son travail. 

De nombreuses personnes devaient aller travailler et ce sont les membres défavorisés de nos communautés, qui très souvent font partie des minorités raciales ou des communautés de migrants, qui ont dû continuer de travailler. Les migrants sans papiers ont travaillé et permis de faire tourner la société alors que le reste de la population était confinée. Ils ont continué à livrer des colis, à travailler dans les épiceries, à faire le ménage. Nous devons donc reconnaître leurs efforts et nous assurer qu'ils sont pris en compte dans tout plan de reprise que le Gouvernement souhaite mettre en place.

Nous restons particulièrement préoccupés par ce qu'il se passe dans les territoires français d'outre-mer. Par exemple, à Mayotte, un archipel de l'océan indien, les inégalités systémiques ne font que s'aggraver. De nombreux problèmes touchent les plus pauvres, dont l'accès limité aux services de santé et au logement. Ils sont encore confinés là-bas. Nous prions instamment les autorités de prendre du recul et de lutter contre le problème plus général de la détérioration des droits de l'homme, et non pas seulement les effets immédiats de la COVID-19. Si nous n'abordons pas le problème dans sa globalité, la réponse ne sera tout simplement pas durable.

Essayer de renvoyer les gens dans leur pays durant une pandémie mondiale n'est clairement pas la meilleure solution. 

Actuellement en France, mon organisation et moi-même essayons de nous opposer aux politiques d'expulsion qui ont été maintenues, et qui vont à l'encontre de la fermeture des frontières, des restrictions des déplacements et même des recommandations de l'Organisation mondiale de la Santé.

Nous faisons pression pour que les autorités adoptent une approche globale. Lorsque les décideurs définissent leur stratégie, ils doivent garder en tête les inégalités économiques et raciales, et en particulier les problèmes touchant les migrants et les réfugiés. Les demandeurs d'asile sont déjà confrontés à des problèmes lorsqu'ils cherchent à obtenir des soins de santé, les réfugiés doivent souvent endurer à leur arrivée des conditions de vie déplorables, les migrants sans papiers qui ont dû arrêter de travailler ne peuvent pas toucher d'allocations de chômage. Tous ces facteurs doivent être pris en compte dans la lutte contre la COVID-19 de manière à mieux répondre à la situation des droits de l'homme.

J'espère que l'avenir sera différent. J'espère qu'il n'y aura pas de retour à la normale. 

Nous ne pouvons pas prétendre que rien ne s'est passé et continuer sur le même chemin. Nous devons lutter contre les inégalités et trouver des solutions fondées sur les droits de l'homme face à la situation des migrants et des réfugiés.  Il est primordial d'exprimer nos inquiétudes à propos des droits de l'homme durant cette période particulière, car nous voyons des gouvernements prêts à agir de manière bien plus forte qu'il y a quelques mois.

Dans de nombreux cas, les actions des gouvernements sont sans précédent. C'est le moment idéal pour défendre les droits de l'homme, pour se faire entendre et pour leur faire comprendre comment les disparités sociales et économiques touchent des groupes particuliers, pour que la réponse englobe tout le monde. »

Avertissement : les idées, informations et opinions exprimées dans le présent article sont celles des personnes y figurant ; elles ne reflètent pas nécessairement la politique ou la position officielle du Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l'homme.

3 juin 2020


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